Chaque semaine, on vous invite à lire une nouveauté, un classique ou un livre à redécouvrir.
L’Ordinateur du paradis de Benoît Duteurtre
Disparu voici deux ans presque jour pour jour, le 16 juillet 2024, à l’âge de 64 ans, Benoît Duteurtre a laissé une œuvre de premier plan riche d’une trentaine de titres (romans, récits, essais et recueils) parmi lesquels Tout doit disparaître, Requiem pour une avant-garde, Gaieté parisienne, Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Le Retour du Général, La Nostalgie des buffets de gare ou L’Ordinateur du paradis paru en 2014. L’un des personnages principaux de ce dernier vient à peine de franchir les portes de la Cité céleste qu’il se heurte à une bureaucratie tatillonne et des consignes hygiénistes diffusées en anglais : « ces premières observations me replaçaient déjà dans une situation caractéristique de mon existence terrestre, consistant à m’agiter contre des états de fait auxquels je ne pouvais rien changer, à m’irriter de détails qui n’irritaient que moi, à partir en guerre contre des scandales dont l’évidence n’apparaissait qu’à mes propres yeux… » On reconnaît ici l’univers de l’écrivain dont nombre de romans ont pour motif des individus aux prises avec les tracas imposés par une modernité absurde.

Benoît Duteurtre © Francesca Mantovani / Gallimard
Que découvre par la suite le narrateur au paradis ? Des décors dignes d’un terminal d’aéroport, une cellule d’assistance psychologique et surtout un avocat chargé de défendre son cas. Car ici, on sélectionne et les nouveaux venus doivent répondre de leurs fautes : avoir mis en doute la réalité du réchauffement climatique, avoir surfé sur des sites pornographiques… Ce dernier péché va également troubler la vie terrestre de Simon Laroche, rapporteur de la Commission des Libertés publiques, structure publique publiant des avis sur la protection de la vie privée, mais ce fringant quinquagénaire va devoir affronter une menace bien plus grande.
On ne dévoilera pas plus les rebondissements de ce roman jubilatoire que l’on s’efforce de lire lentement afin d’en prolonger le plaisir. La description du réel (par exemple l’uniformisation des villes ressemblant à des galeries commerciales à ciel ouvert) se marie à la peinture fine de personnages qui échappent aux caricatures, tels Red et Darius, deux grands ados qui auront leur rôle dans L’Ordinateur du paradis.
Bienvenue en enfer !
Benoît Duteurtre brocarde notre époque où « le mal se résumait à deux faces hideuses : le nazi et le pédophile » ; il se gausse des médias moutonniers, des discours moralisateurs, du règne de la transparence ; il analyse implacablement la doucereuse tyrannie contemporaine : « Le capitalisme a tout gagné ; mais notre époque a également recyclé le pire du communisme : s’exposer sans tabou, sur Facebook ou à la télé ; se fustiger publiquement à la moindre faute. » L’écrivain passe du Très-Bas au Très-Haut avec virtuosité et imagine un grand dérèglement technologique qui pourrait plonger dans une angoisse inédite des milliards d’individus. Au paradis, ce n’est pas brillant. Dieu est aux abonnés absents et le ciel est devenu une entreprise comme une autre soumise à l’influence néo-libérale. Reste alors l’enfer où « rien ne change jamais. Le changement, le mouvement, la nouveauté, tout cela est réservé au paradis ! » On y retrouve « des paresseux qui n’auront pas assez de l’éternité pour ne rien faire. Ils vivent au jour le jour, selon leur fantaisie, sans guère prendre en compte les intérêts de la société. Ils ont renoncé à tout gain de productivité pour se vouer éternellement et joyeusement au péché. » Bienvenue en enfer !
L’Ordinateur du paradis • Gallimard


