Nouvelle production de Salomé, troisième opéra de Richard Strauss, créé en décembre 1905, qui fut son premier le portant à des sommets. Salomé, gamine “vierge chaste“, qui dans sa passion forcenée, a déjà tout senti, tout épuisé de l’amour, de la vie, de la mort, pour qui l’amour ne peut s’accomplir que dans la mort. Ce qui fait de la scène finale, un des plus grands chants d’amour de l’opéra, célébrée par une Salomé étourdissante, Nicole Chevalier. Quant à Flurina Stucki, ce dimanche, encore une très heureuse surprise. Deux Salomé de magnifique envergure pas prévues au programme. En un mot, pleine réussite pour cette nouvelle production qui enthousiasme le Théâtre. Nous sommes chanceux, ou plutôt, ce Théâtre est sûrement fort bien mené.

Déposition du prophète
La mise en scène est confiée à Matthias Goerne qui, de chanteur de lied mondialement renommé, rêvait de passer à la mise en scène, et pas de n’importe quel opéra. Justement, Salomé. Son ami, Christophe Ghristi, directeur artistique de l’Opéra national du Capitole de Toulouse ne pouvait le lui refuser, souhaitant lui-même mettre l’ouvrage à l’affiche dans une saison. C’est chose faite.
Au premier abord, on peut penser que Matthias Goerne a pris connaissance des notes du compositeur, décrivant lui-même Salomé comme une “vierge chaste“, à mille lieues du cliché romantique de séductrice vénéneuse, ajoutant tout autant que la gestuelle de cette princesse orientale se devait d’être d’une simplicité et d’une distinction extrême.

Les cinq juifs, Hérode, Hérodias
Mais encore, à comparer le texte de d’Oscar Wilde, ins pirant, et le livret écrit par Richard Strauss en personne, associé à Hedwig Lachmann, le compositeur a considérablement élagué dans le texte de l’écrivain. Et, dans la foulée, le metteur en scène a poursuivi l’élagage. Ce qui a pour résultat, une véritable mise en lumière de l’ouvrage. L’action est concentrée dans un unique décor statique occupant toute la scène, montant haut dans les cintres, ne permettant aucune dérobade.

La Lune et Salomé
S’ajoutera un élément fondamental, une pleine lune gigantesque de 4,5 m de diamètre qui descend et puis remonte avant de disparaître. C’était pour les décors, le travail d’Hernán Peñuela. Foin de la terrasse du palais, foin des esclaves plus ou moins bodybuildés, eunuques et autres, foin du banquet d’anniversaire du Tétrarque, de la citerne-prison. Jochanaan transite des profondeurs par un ascenseur trans parent. Adieu le fatras orientaliste. Seul en scène, le drame familial dans son acuité la plus dérangeante. Tout pour l’expression de la musique et du chant. Tout pour mettre à l’aise les chanteurs dans leur déplacement tout comme ces costumes de Cristof Cremer, osons-le, élégants, n’entravant en rien le chant, pour les juifs comme pour les nazaréens, le Cappadocien, les soldats, le Prophète, le jeune Syrien et la famille.

La danse des sept voiles
Le traitement de La Danse des sept voiles, chorégraphiée par Beate Vollack avec ses danseurs hommes amènera son lot de commentaires tout comme l’arrivée de la tête ou plutôt du corps entier du Prophète. Traitement peu commun de cette scène qui ne pourra qu’étonner mais fort réussie sur le plan théâtral et forte visuellement parlant aussi. Non plus la tête mais le corps entier, ce qui n’empêche pas le déroulement traditionnel de la scène finale, véritable poème symphonique avec voix obligée.
Frank Beermann dirige le tout. Mes commentaires à son sujet deviennent répétitifs. La rigueur et la précision pour une partition aussi inouïe sont bien là. Son attention au plateau, tout comme. On peut penser que les choix du metteur en scène lui conviennent parfaitement, que ce soit les suggestions de la partition comme la définition complexe et précise des personnages. De plus, on sait le plaisir qu’ont les musiciens de l’Orchestre national du Capitole de le retrouver à la baguette, et donc en retour, ils feront tout pour que la réussite entraîne l’enthousiasme. Beaucoup parmi nous, ont encore en tête, la réussite d’une certaine Elektra.

Hérodias – Sophie Koch
Et donc, maintenant côté voix. Là aussi, comme d’habitude, quel présent dans le public pourrait oser émettre un avis défavorable sur tel ou tel comprimario, que ce soit les cinq rôles du juif, il faut chanter et jouer, les deux Nazaréens, les soldats. Christophe Ghristi apporte un soin tout particulier au moindre rôle. Le page d’Hérodias, Floriane Hasler accomplit ses interventions délicates avec détermination. Fabien Hyon est un excellent Narraboth aux aigus faciles d’un ténor lyrique exigé. Sophie Koch est une époustouflante Hérodias, évidemment, d’une présence sans faille, et vocalement itou. Quant à Nikolai Schukoff, après être passé par Narraboth, il est donc maintenant un Hérode magistral, cynique, pervers au timbre de ténor impérieux avec des graves assurés.

Jokanaan – Jérôme Boutillier
Prise de rôle, me semble-t-il parfaitement réussie pour Jérôme Boutillier. Son Midi du Capitole nous avait interpelé positivement. Résultat, un très beau Jochanaan, captivant, au chant puissant, sonore, dont la voix de baryton ample et profonde souhaitée par Strauss a tout à fait le timbre que l’on souhaite entendre dans ce rôle. Apparemment, des horizons wagnériens scintillent.

Salomé et Narraboth – Nicole Chevalier et Fabien Hyon
Quant à Nicole Chevalier, arrivée in extremis, à la limite, tombée du ciel, son incarnation, dès ses premiers mots, est exceptionnelle. Elle a compris, en accord avec son entourage de la production, qu’elle n’est pas une sorcière, pétrie de lubricité, ni diabolique, mais tout simplement une gamine de quinze ans, au cœur ivre de poésie, en manque d’amour, de reconnaissance, de compréhension, qui a dû subir les pires infâmies de la part de son beau-père. De plus, elle se doute qu’il a supprimé son propre père, et donc son frère. Pour cerner le personnage, dans cette production, ni impudeur, ni copulation, ni obscénité, ni accessoires divers et peu variés. Salomé, finalement une adolescente qui a le sentiment que personne ne la comprend, que la société ne s’intéresse pas à elle. Elle mesure que les regards qu’on lui porte sont du genre concupiscent plus qu’autre chose. Elle a élu Jochanaan parce qu’il la repousse, qu’il ne la regarde pas, sauf une fois, pendant que les autres hommes la dévorent du regard, qui de plus s’adresse à elle en insultant sa mère. Peu importe, puisqu’elle n’aime pas sa mère. Finalement, Jochanaan est le seul défenseur de ses désirs refoulés : il représente sa haine pour sa mère et son beau-père. Mais aussi l’amour pour son père arraché à son enfance, et le seul homme, sur l’instant à qui elle se donnerait, éperdument.
Peut-on rajouter enfin que côté chant, tout y est, TOUT, de l’aigu au grave, du grave à l’aigu. Une performance.

Salut final avec Floriane Hasler, Sophie Koch, Nikolai Schkoff, Floriane Stucki, Frank Beermann et danseurs / Photo : MG
Quant à Flurina Stucki, ma tirade serait la même avec peut-être une voix dont la rondeur et la puissance la dirige tout droit vers Elsa, Senta, Chrysothemis, Marie, etc…Chapeau !
• Photos © Mirco Magliocca


