Installé depuis quatre ans à Toulouse après avoir quitté la Nouvelle-Calédonie, Enzo Rachello aka Jeunes Ignar, est un artiste de 24 ans dont le parcours est marqué par le déracinement et la quête d’un espace pour créer. Après un bac Arts, il fait le choix fort de quitter sa famille et son pays afin de tenter de vivre de son art en France. Six ans plus tard, il n’a toujours pas revu sa terre natale, mais c’est à Toulouse que son univers prend véritablement forme. Il y développe un monde singulier, à la fois coloré et traversé par des thématiques plus sombres, qu’il incarne à travers un personnage central : Pinky, un tigre rose et bleu, mascotte autant que projection intime. Dans cet univers imaginaire, Pinky évolue aux côtés de deux compagnons symboliques, une fleur et un soleil, qui complètent cet écosystème artistique très personnel.

©Jeunes Ignar
Quand on regarde ton travail, il y a une identité visuelle assez forte qui se dégage, notamment avec ton personnage. Tu dirais que ce langage est venu d’un coup, ou qu’il s’est construit par accumulation ?
Je dirai qu’il s’est construit au fil de ma propre construction personnelle. Pinky est une sorte d’extension de moi, il représente ce double monstrueux et sauvage traversé par des thématiques très adultes : la solitude, le doute, la violence sociale, l’amour, la dépression, ou encore l’identité ; le tout dans un univers volontairement familier et enfantin en apparence. C’est cette dualité plastique que j’apprécie, cette rupture entre l’enfance et le monde parfois brutal de la vie d’adulte auquel chacun est confronté à un moment ou un autre. Concernant l’univers cartoon, il a toujours fait partie de mes inspirations dans l’art. J’ai toujours aimé les BD, les dessins animés, cartoon network… cela découle d’une certaine logique.
Tu te situes où entre le dessin et la peinture ? Est-ce que tu les vois comme deux pratiques séparées ou comme un même terrain d’expérimentation ?
Je le vois plutôt comme un terrain de jeu assez complémentaire, la peinture a autant d’importance pour moi que le dessin. L’un ne va pas sans l’autre. Parfois je commence par la peinture (j’utilise beaucoup les bombes aérosoles ou l’acrylique) puis je finis par le dessin au feutre, au Posca ou au crayon. C’est notamment le cas quand je crée un “speed draw”, parfois c’est l’inverse. Il n’y a pas vraiment de hiérarchie entre les deux dans ma pratique.

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Est-ce que le support (papier, mur, toile, carnet…) change complètement ton approche ou c’est juste une continuité de ton travail ?
Peu importe le support, il représente vraiment un moyen de transmettre toutes les facettes de mon univers en globalité. Néanmoins, lorsque j’imagine un support je le réfléchis souvent dans son objectif final, et cela peut légèrement changer ma manière de concevoir l’œuvre sans pour autant dénaturer mon approche. Si une oeuvre est destinée à habiller un mur de Toulouse, je la ferai volontairement plus colorée et plus flashy voir plus simplifiée dans les formes pour attirer l’oeil et pour transmettre un message efficace. Si elle est destinée à alimenter mes réseaux sociaux, je la ferai peut être plus détaillée voir plus sombre (c’est notamment le cas de mes carnets) car je le vois comme une vitrine de mon art et une invitation à découvrir mon univers très intime. Si elle est destinée à être une oeuvre plus pérenne pour une expo par exemple, je choisirai plutôt une plasticité plus visuelle voir plus expérimentale, plus pertinente dans le jeu d’intéraction avec le public (figurine, tableaux de grandes dimensions assez détaillés, objets en tout genre etc…). En d’autres termes je pense d’abord à l’intention, puis au support qui lui correspond le mieux.
Il y a quelque chose de très reconnaissable dans tes formes / compositions. Tu dirais que tu cherches à construire un univers cohérent ou à t’autoriser à le faire évoluer sans fil conducteur ?
Selon moi chacune de mes œuvres compose les décors d’une seule et même pièce de théâtre. Ces décors et les formes qu’elles impliquent peuvent donc évoluer au gré de mes inspirations, voire changer d’angles parfois comme des “plot twist” de l’histoire principale, mais je pars du principe que chacune de ces compositions est au service d’un seul et même univers qui est le mien. Cependant je ne me considère pas comme asservi par ce style, j’y retourne inconsciemment.

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Dans tes compositions, comment tu décides de ce que tu laisses vide ? Est-ce que le vide a autant d’importance que les formes elles-mêmes ?
Je me sers souvent du vide comme un outil qui permet de contrebalancer l’espace plein, voire parfois saturé d’une toile. Je travaille souvent avec des éléments assez forts donc le vide me sert avant tout à homogénéiser une pièce. Cependant je ne les considère pas forcément comme des éléments totalement opposés ; plutôt comme un jeu qui peut créer une tension entre ce que l’on voit et ne voit pas. J’adore suggérer le hors champs précisément grâce au vide. Par exemple, l’une des premières toiles dont j’ai vraiment été fier,“Shy”, est une toile peinte en bleu, pratiquement vide, à la seule exception que l’on pouvait voir la queue reconnaissable de mon personnage qui évoluait sur une partie du tableau. Sans que l’on voit le reste du corps. J’aime par ce biais nourrir l’imagination du spectateur.

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Qu’est-ce qui nourrit ton travail aujourd’hui: d’autres artistes, la musique, des images du quotidien, des archives, des erreurs même ?
Les inspirations qui ont fait naître mon style d’aujourd’hui sont des artistes contemporains pop art et street art : Kaws, Banksy, Takashi Murakami, Keith Haring… Ils m’ont beaucoup influencé plastiquement. Aujourd’hui je nourris beaucoup mon style par rapport à des rencontres que je fais ou des personnes qui m’inspirent. Beaucoup sont par ailleurs des artistes qui produisent à Toulouse tels que Karl N’da Adopo et Supraw qui ont des styles assez reconnaissables et des personnages phares. Pour ce qui est des situations dans lesquelles je fais évoluer mes personnages, ça dépend un peu de ma propre situation personnelle et de ce qui me touche. J’ai par exemple fait une série de tableaux où je mettais en scène Pinky entrain de commettre des méfaits (brûler des voitures, se battre dans la rue…) ce qui fait référence aux événements survenus chez moi (Calédonie) en mai 2024 et des soulèvements violents qui en découlent. C’était ma manière d’être présent pour mon pays et mes proches malgré mon cruel sentiment d’impuissance.

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Comment ton travail a évolué ces dernières années : qu’est-ce que tu as simplifié, complexifié ou complètement abandonné ?
Je pense que tout travail artistique est en perpétuelle évolution. Je continue à beaucoup construire mon univers chaque jour et mon travail d’aujourd’hui n’est jamais complètement le même que celui d’hier. Mais si je dois faire le point sur ce qui a changé depuis ces dernières années, je dirai que j’ai énormément complexifié l’apparente simplicité de mon style ; c’est ce qui est le plus dur selon moi. En étude d’art on est dans la performance, dans la technique, il faut acquérir les bases et je dirai que le plus difficile pour un artiste c’est d’arriver à s’en détacher pour aller à l’essentiel de l’émotion que tu souhaites transmettre. Ce qui m’a donné le plus de difficultés, c’est d’arriver à créer quelque chose d’assez “pur”, de simple et efficace, tout en faisant oublier au public la construction complexe qu’il y a derrière. Je ne prendrai jamais mal quelqu’un qui me dit “c’est facile ça, je peux le faire”, au contraire. Moi ce qui m’intéresse dans l’art ce n’est pas d’impressionner, c’est avant tout de toucher les gens à travers quelque chose de très accessible et percutant visuellement. Pour ce qui est de mon personnage en revanche, je pense être enfin arrivé à sa forme finale, dans une apparence que j’ai choisie très pop, cartoonesque, aux traits affirmés et reconnaissables, loin de la forme japonisante que je lui avais attribuée au départ. C’est le fruit de beaucoup de réflexions et de remises en questions. Je m’autorise donc désormais à le faire évoluer dans différents supports, mouvements, techniques (pointillisme sombre, explosion de couleurs, graff….). Disons que maintenant que j’ai la forme finale de mes personnages, ils me suivent dans des décors et des situations diverses, c’est là que réside je pense mon évolution la plus visible.

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Quand quelqu’un voit ton travail pour la première fois, qu’est-ce que tu espères qu’il ressente avant même de chercher à comprendre ? A qui parlent tes oeuvres?
Ce que je cherche avant tout c’est d’abord à interpeller le spectateur à travers un sentiment de nostalgie, j’ai vraiment cherché à créer un personnage et un univers très familier et rassurant lié notamment à l’enfance qui parle à tout le monde. Pinky peut rappeler beaucoup de personnages issus de la pop culture et c’est précisément l’idée, il peut rappeler le chat d’Alice au pays des merveilles par exemple ou même Garfield. J’ai déjà entendu des comparaisons à la panthère rose, ou même à Monsieur Chat. Plus récemment, un homme d’un certain âge m’a dit que mon univers et mon personnage ressemblaient beaucoup à Fritz the cat. Je ne connaissais pas du tout ; c’est un film d’animation pour les adultes assez controversé où évolue un chat vulgaire obsédé, dans un univers parfois violent avec de la drogue etc. J’ai été troublé par la ressemblance avec mon univers, on y voit apparaître des cochons policiers et j’en ai justement fait aussi dans certaines de mes toiles. En conclusion, je pense que l’émotion principale que j’espère provoquer dès la première seconde, c’est ce sentiment de brève nostalgie qui parle à toute génération confondue. C’est à partir de là que je souhaite obtenir la volonté du spectateur d’aller plus loin dans mon travail, à partir de ce sentiment de souvenir lointain voir oublié qui se confronte à la réalité plus brutale du présent.

©Jeunes Ignar
Est-ce que ton travail part du réel (objets, corps, formes existantes) ou est-ce que tu cherches justement à t’en détacher ?
Je dirai que mon art est indissociable du réel, que ce soit d’un point de vue stylistique (vous l’aurez compris mon univers est le fruit de beaucoup de références déjà existantes) ou d’un point de vue des formes et des sujets que je pioche autour de moi. J’utilise parfois des objets réels pour les transformer en œuvre à part entière. J’ai par exemple créé une série autour des jouets pour enfants, où je customise certains objets (souvent pour adulte), pour en faire des éléments en apparence de jouets, ce qui crée un paradoxe assez provoquant. On peut y trouver ainsi des armes tels qu’un coup de point américain à l’effigie des couleurs de Pinky en rose et bleu avec des perles de couleurs, ou même un pistolet pour enfants autour des mêmes tons.

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Aujourd’hui, comment tu te vois évoluer dans ce milieu ? Rester à Toulouse ou changer de ville ? Changer de direction artistique?
Pour le moment mon objectif est de rester à Toulouse afin de participer (à ma petite échelle) à faire briller la scène artistique toulousaine qui est déjà particulièrement riche mais trop peu mise en valeurs selon moi face au centralisme parisien qui reste un passage obligé pour tout artiste qui souhaite gagner en visibilité. Mon rêve le plus fou à Toulouse serait notamment de peindre la fresque du festival rose. Pour moi, Bigflo et Oli représentent vraiment le rayonnement artistique de la ville et je pense que ce serait une sorte d’apogée de mon travail ici. Je continue de faire beaucoup de collaborations avec des artistes locaux de talents, je pense qu’on s’apporte beaucoup entre nous. J’ai aussi cette envie de voyager afin de rencontrer de nouvelles perspectives artistiques et pourquoi pas faire briller mon art à l’étranger. Faire la tournée des capitales européennes par exemple, je pense que ce serait le rêve de n’importe quel artiste qui cherche à être reconnu par son travail ; même si je suis conscient que de nos jours il est particulièrement dur de ne vivre que de son art. Mes statistiques révèlent par ailleurs qu’une grande partie de mes abonnés fidèles sont aux États-Unis, pourquoi pas laisser une trace sur les murs de Philadelphie ? Ce serait un bon retour aux sources étant donné que le street art est né là-bas, et au vu du contexte actuel ça donne forcément envie en tant qu’artiste de réagir avec ce que l’on sait faire.
