On peut relire mon premier compte-rendu.

D’aucuns vous diront qu’ils manquent de qualificatifs pour exprimer leur ressenti. Cinq représentations affichant complet pour cet opéra insensé et si intense tout au long, qui vous sidère lorsque les conditions sont réunies. Tout d’abord, dans la fosse. Les musiciens semblant occuper chaque centimètre carré réagissent à toute sollicitation du chef Frank Beermann. Résultat ? un océan de musique dompté qui vous soulève, avec cette masse tellurique sculptée dans ses moindres détails, laissant à chaque instant nécessaire, le chant s’exprimer comme Richard Strauss l’a souhaité. Inouï de maîtrise, et d’urgence. Et c’est l’ivresse. Remarquons qu’entre deux Salomé, vendredi et dimanche, certains musiciens ont assuré le samedi leur place dans la Symphonie n° 6 de Mahler !

Inouïe la performance de Nicole Chevalier dans ce rôle de “dingue“ au sens d’intensité, tant physique que vocalement. On va du murmure au cri, ou presque, ça percute. Quelle incarnation, quelle diction, quelle présence physique exceptionnelle, de la première seconde à la toute dernière ! pour ceux qui n’ont pas su voir, son innocence fracassée, l’urgence et l’incandescence du désir qu’elle exprime pour Jokanaan, il faut changer de lunettes. Et quand l’orchestre nous laisse bien entendre que le charme de la femme-enfant maudite opère et que Jean-Baptiste cherche vainement à s’y soustraire, il faudra une dernière malédiction du Prophète, et il faut alors avoir en tête le visage de la Princesse !
La Danse des sept voiles souhaitée par le metteur en scène Matthias Goerne est en rapport avec le jeu d’Hérode tout au long, un viol collectif évoqué comme une hallucination du Tétrarque, à la fois, sa défaite de ce qu’il n’aura pas, et la souillure nécessaire pour désobéissance. Il fallait l’assumer, physiquement et intellectuellement, à Nicole Chevalier tout comme à Flurina Stucki le dimanche 24. Chapeau !

Plus facilement, la fin avec la présentation non pas de la tête de Jokanaan mais de son corps entier, comme une déposition, corps entouré et soutenu par les cinq juifs, est une image forte tout autant si ce n’est davantage que la tête plus ou moins sanguinolente habituellement présentée. En cela, Salomé réalise une scène finale d’une rare intensité, se jouant du corps de Jokanaan, un Jérôme Boutillier qui pourra faire de ce rôle sa carte de visite. Lui aussi diction, incarnation, puissance vocale nécessaire, beauté du timbre exigé, intensité physique, il est parfait.

On redira la très belle prestation, même si elle est courte ! de Fabien Hyon en Narraboth, avec une très belle palette se déployant avec aisance jusqu’à l’usage du couteau : ou, quand l’amour passion vous possède…et on regrette qu’il se tue si tôt !
Pour tout le reste, voir dans mon premier compte-rendu. Le couple Hérode-Hérodias est parfait de complicité d’acteurs, avec une Sophie Koch, concupiscente à souhait !.
Rajoutons les effets de lumières de Vinicio Cheli, qui jouent sur la durée de l’opéra et qui s’ajoutent à la sobriété des décors et, rebelote, à la qualité des costumes qui jouent une intemporalité du meilleur effet, à mon goût, pour tous les acteurs. Et surtout, surtout, aucun effet visuel ou accessoires divers pour détourner votre attention de l’action principale.
C’est la réalisation sonore et visuelle de la « beauté maudite, bête monstrueuse, indifférente, irresponsable, empoisonneuse ».


