Après les expositions dont je vous ai entretenu dans ma chronique de juin :
Sorolla, à la Fondation Bemberg
Ivresse et Figures de Mongolie, au Musée des Arts précieux-Paul Dupuy
et Germaine Chaumel à la Médiathèque de Castenau d’Etrétefonds
Le Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de Haute-Garonne, le MDRD (1) vient d’inaugurer Survivre à Auswchwitz, dans un tout autre registre, mais qui m’a beaucoup touché et que je vous conseille vivement.

Celle-ci nous révèle le parcours d’onze femmes et sept hommes, militants très tôt engagés dans la Résistance, qui portaient chevillé au cœur un espoir à pleurer de rage: celui de survivre pour porter témoignage de la barbarie nazie, pour toutes celles et tous ceux qui ne sont pas revenus, pour les générations futures.

Reçues à l’époque avec un silence poli, comme ce fut le cas de celle d’Alfred Nakache, le champion de natation toulousain, ces voix toujours vivantes sont indispensables à entendre.
Charlotte Delbo (1913-1985) écrivait: « Comment écrire l’innommable, dire l’indicible » ?
Grâce à Edith Muller Klebinder qui les a confiées au Musée, les archives de Paul Schultz zt Jeanine Frydman, ont nourri le travail de fourmi de Claire Léger, chargée des collections au MDRD et de l’historien Tal Bruttmann, révélant ce qui demeure invisible dans ces documents, plus personne ne pourra plus dire: » on ne savait pas. »
Je ne peux que citer de nouveau Marc Bloch: « L’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent: pire, elle le compromet. »
Certes, ce qu’elles-ils nous ont transmis n’est pas de l’ordre de la Beauté au sens premier du terme, c’est-à-dire conforme à un idéal esthétique, comme celui des expositions dont je vous ai parlé précédemment.
Mais ce qu’elles-ils nous ont légué c’est la beauté de leur profonde humanité, envers et contre tout.
Elle est bien visible sur leurs photos en noir et blanc cadrées sur une partie du visage, sur l’œil pour mieux faire ressortir les reflets de leur for intérieur. Ce n’était pas par hasard si Cicéron disait: « si le visage est le miroir de l’âme, les yeux en sont les interprètes. »

Ce que ces données historiques, ce que les archives et les chiffres peinent parfois à transmettre, la souffrance et la révolte, la volonté farouche de nous les faire partager, elles sourdent, elles jaillissent de ces regards,

de ces écrits, comme ceux de Jeanine Frydman par exemple qui se passent de commentaires:
« Ce n’étaient plus des hommes. Ils avaient deux mains, deux jambes… Mais plus de visage humain », ou
« Nos cheveux sont tombés au sol.
Je ris parce que je ne peux pas croire.
Je ris parce qu’il me semble que je ne suis pas vivante, que je rêve, que c’est un cauchemar, que ce n’est pas vrai.
Et ce n’est que le premier jour. »

de ces objets émouvants rassemblés ici: le pendentif en ambre de Mira Honel
la montre de Cipora Gutnic (2), peut-être symbolique de ces précieuses transmissions:

des dessins de Zonivii Tolkatchev comme Majdanek (in Les Fleurs d’Auschwitz):

J’ai été profondément ému en particulier par le « Cœur d’Auschwitch », ce carnet en forme de cœur offert à Fania Fainer pour son 20 anniversaire, le 12 décembre 1944; ce pourrait être le titre d’un recueil de poèmes: Avoir 20 ans à Auschwitch:

Les larmes de l’installation d’Olga Simón (3) dans l’escalier du Musée, ces 72 éclats de verre ancien travaillés à mains nues, aux lignes fragiles et lumineuses, pour les 72 convois partis de France vers Auschwitz-Birkenau entre 1942 et 1944, 72 convois chacun chargé de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants parfois très jeunes, apportent une note contemporaine, une correspondance artistique.
Comme une pluie de larmes, chacune suspendue à un fil et comme sur le point de tomber dans un instant arrêté entre douleur et mémoire.

En sortant du MDRD, me revient en mémoire cette Prière aux Vivants de Charlotte Delbo (4), elle aussi rescapée d’Auschwitz (que Servane Solana donne à entendre dans notre concert poétique Liberté, j’écris ton nom (poèmes et chants de la Résistance):
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le cœur
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
Je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillés de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
Crédits photographiques: Conseil Départemental de la Haute-Garonne, Musée de la Résistance et de la Déportation, Musée de la Shoah Paris, Musée Holocauste Montreal, Collections particulières, Annette Gutnic. et Famille Ravine. Olga Simón — Larmes © Pierluigi Fabrizio
PS. Tal Bruttmann donnera le vendredi 9 septembre à 18h30 au MDRD une conférence sur cette exposition dont il est le Commissaire scientique
D’autre part, le samedi 22 août à 19h le MDRD accueille, dans le cadre du Festival 31 Note d’Eté, programme un concert pause guinguette avec le groupe Bulldog des excellents Didier Dulieux, Laurent Guitton & Éric Boccalini.
Pour en savoir plus :
1) Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de Haute-Garonne
52 allée des Demoiselles 31400 Toulouse
Tel. : 05 34 33 17 40
Horaires d’ouverture Du mardi au samedi – 10h-12h30 / 13h30-18h.
Fermeture les jours fériés et le 24 décembre.
2) Charlotte Delbo, écrivaine française, née le 10 août 1913 à Vigneux-sur-Seine et morte le 1er mars 1985 à Paris 4e. Résistante, elle a été déportée à Auschwitz-Birkenau de janvier 1943 à janvier 1944 puis à Ravensbrück de janvier 1944 à avril 1945.
Elle aussi a voulu témoigner à tout prix, malgré le voile, pudique ou complice, jeté à son retour sur cette tragédie: Auschwitz et après est un livre constitué de trois tomes publiés séparément: Aucun de nous ne reviendra, écrit en 1946 et publié en 1965, Une connaissance inutile publié en 1970 et Mesure de nos jours paru l’année suivante.
3) Montre de Cipora Gutnic : au moment de son arrestation, Cipora Gutnic a confié sa montre à une autre détenue française en lui disant: « Si je ne reviens pas, remettez-la à mon fils Marcel. » Déportée à Auschwitz, Cipora a survécu et est rentrée en France en 1945. Des années plus tard, lors d’une rencontre d’anciens résistants et déportés, elle a entendu l’histoire de sa montre au hasard d’une conversation et a retrouveé la femme croisée en 1943. Cette dernière, n’ayant pu retrouver Marcel, avait conservé l’objet et l’a rendue à Cipora.
4) Olga Simo – artiste visuelle
