Fou de rock, Dominique Dupuis a créé une maison d’édition pour vivre encore plus intensément sa passion. Ont ainsi été explorées, de façon très détaillée, les discographies de Pink Floyd, Deep Purple, King Crimson, Yes et bien d’autres. Il revisite aujourd’hui, dans une version revue et augmentée, sa somme consacrée à Frank Zappa, guitariste exceptionnel et personnage totalement hors norme.

Frank Zappa, personnage fantasque et guitariste génial. Photo DR
Pour le grand public, Frank Zappa (1940-1993) se résume à un drôle de moustachu, un peu d’Artagnan, dont le rock ne ressemblait à rien de connu. Les plus anciens ont vaguement en mémoire la pochette foisonnante de l’album « 200 Motels », bande originale d’un film complètement foutraque sorti en 1971. Ceux qui ont suivi la carrière de l’olibrius de loin se souviennent du disque « Sheik Yerbouti », un live de 1979, « aux ritournelles facilement mémorisables pouvant être chantées au volant », écrit Dominique Dupuis. Les fans, eux, savent que Frank Zappa fut un guitariste génial, un fantastique – et très autoritaire – meneur de troupe (les Mothers of Invention), un explorateur des formes les plus extravagantes, passant du rock explosif à la musique contemporaine la plus minimaliste. N’affirmait-il pas : « Ecrire une chanson, c’est le b-a-ba. Il suffit de plaquer quelques accords et de chercher un peu les paroles. Ecrire pour orchestre, c’est une autre paire de manches… » (ce qu’il fera régulièrement dès 1967).

L’art de la pochette de disque selon Zappa.
« Une critique virulente de la société américaine »
Dans son livre, Dominique Dupuis insiste aussi sur les textes du musicien : « Frank Zappa livre une critique virulente de la société américaine et de sa classe moyenne. Il dresse un tableau des mœurs de l’époque et des déviances sexuelles des jeunes ados américains. Les termes sont crus et le trait particulièrement juste ». Exemple parmi d’autres avec cet extrait de la chanson « Bobby Brown » (1979) : « Oh Dieu, je suis le rêve américain. Je n’ai pas besoin de penser, je suis trop exceptionnel. Je suis un beau salaud. Je vais avoir un bon boulot et je serai riche. Le mouvement de la libération de la femme peut ramper dans toute la nation, je vous le dis, je continuerai d’enculer ce petit con qui s’appelle Freddy… » Zappa le provocateur sait appuyer là où ça fait mal. Et pourrait s’attaquer de la même façon aujourd’hui aux dérives de l’Amérique réactionnaire.

L’esprit hippie par un chef de bande très autoritaire.
Centrés sur l’étude de la discographie des artistes, les livres imposants des Editions du Layeur trouvent en Frank Zappa un sujet idéal. Sur le fond, donc, mais aussi sur la forme. Les pochettes de disques du musicien (souvent conçues avec le graphiste Cal Schenkel) sont en effet un véritable feu d’artifice pour l’œil.
« Lubrique et anticlérical »
Considéré comme le premier « concept album » du rock, « Freak out » (1966) marque les débuts fracassants des Mothers of Invention, que l’on découvre sur une photo solarisée, psychédélique en diable. L’esprit BD de Zappa s’affiche sur « Studio Tan » (1978) avec une sorte de Musclor coloré dessiné par Gary Ponter. Pour « Joe’s Garage » (1979), le musicien apparaît, le visage grimé en noir (ce qui ne pourrait plus se faire aujourd’hui), photographié par le grand portraitiste Norman Seef. A noter que cet opéra rock « lubrique et anticlérical » évoque, résume Dominique Dupuis, « des histoires de groupies, de concours de T-shirts mouillés, de maladie vénérienne, de contacts douteux qui amènent le jeune héros en prison où des rapports homosexuels lui sont proposés sous la bienveillance de l’aumônier ». Là encore, Frank Zappa tire à vue sur l’Amérique bien-pensante… « Tinseltown Rebellion » est un montage photographique ébouriffant de Cal Schenkel. «The man from Utopia » bénéficie d’un dessin ironiquement viril de Tonino Liberatore…
Dominique Dupuis nous fait cheminer dans le maquis d’une carrière unique en son genre, forte d’une cinquantaine d’albums (et autant post-mortem) qui illustrent la personnalité de Frank Zappa, sorte de « fusion entre le dadaïsme, Marcel Duchamp, Spike Jones, le vaudeville et le cartoon en mode Tex Avery ».
« Frank Zappa », de Dominique Dupuis (Editions du Layeur, 364 pages, 45 euros).


