THIERRY DI FILIPPO & RISHA AU TAQUIN
Le 3 juin 2026, le Taquin, le Jazz Club de la rue des Amidonniers, bien connu des amateurs de musiques swinguantes pour son ambiance jazzy toujours bien vivante malgré son âge vénérable (1), sa convivialité et la proximité de la scène, accueillait Thierry Di Filippo et son groupe RISHA, pour la sortie de l’Oiseau et la Mer qui correspond bien à l’univers multicolore du oudiste virtuose (2).

Antique cousin du luth, cet instrument-roi du monde arabo-andalou, en forme de poire, « dont la généalogie est plus longue que celle d’une lignée royale et dont le son est si riche qu’il fait passer les instruments modernes pour des jouets en fer blanc » est sensuel comme un ventre de femme enceinte.
RISHA, c’est la Plume, celle qui effleure les cordes du oud, celle de l’oiseau de légende qui nous emporte vers les Soleils d’Ailleurs et les rivages inconnus…
Dans la continuité de ses projets « Zarca » (2007) et Electric Zarca (2014), Thierry Di Filippo, luthiste, d’origines française, tunisienne, italienne, citoyen et musicien du monde, offre dans sa musique et avec ce trio une polychromie sonore issue de ses nombreuses expériences dans les musiques du monde, les musiques actuelles et leur interconnexion.
Le titre La plume et le poisson d’azur résume bien de manière poétique l’univers du musicien et compositeur. Imprégné des cultures musicales arabes, séfarades, nord-africaines, mais aussi du rock, du jazz et parfois de l’électro, son univers musical oscille entre la beauté des mélodies et l’énergie poussée jusqu’à la transe.
L’ensemble RISHA dessine une contrée imaginaire, émaillée de déserts et de rivages inconnus, de cités orientales colorées et de villes jardins futuristes, de cavalcades et de caravanes, de danses jubilatoires…
Véritable star de cette formation, le oud est entièrement conçu autour de la nuance: « des douelles en bois chaleureux qui forment une caisse de résonance aussi généreuse qu’un vieux conteur, et une touche sans frettes qui se plie, s’étire et se dérobe dans des microtons que l’Occident ne sait toujours pas vraiment noter. »

On est tout de suite subjugué par la synergie entre les sonorités gorgées d’émotions du oud, les harmonies du piano et la force du duo basse/batterie, dense et profond. Les soli de oud s’appuient sur une rythmique puissante, presque rock, batterie- contrebasse-claviers qui chacun leur tour donnent libre cours à leurs impros. Entre solo de batterie plus Crimsonien (3) qu’Elvinjonien (4), solo de piano hypnotique à la McCoy Tyner (5), solo de contrebasse à la Ron Carter, et de sax soprano de la guest star Carla Gaudre, qui telle une charmeuse de serpent, tire avec brio son épingle du jeu.

De plus le beau son concocté par Martin le régisseur fait ressortir les sonorités magiques du oud, instrument légendaire, sur un tapis rouge de rythme.
Avec Youssef Ghazzal à la contrebasse, Elie Akkouche à la batterie et Irwin Gomez au piano et aux claviers, Thierry Di Filippo nous a entrainé sur des chemins inattendus, au travers de contrées aux décors et aux parfums variés: son jazz oriental parfumé et mélodique nous a fait voyager dans ses imaginaires sur son bateau ivre de musiques orientalisantes:
Avec L’oiseau et la mer par exemple, le quartet nous emmène dans un voyage sensible entre les rives, les souffles et les imaginaires de la Méditerranée.
Thalassa, hommage celle-ci, à la fois frontière naturelle et lien entre les peuples et les cultures différentes qui la bordent: un pont de mer bleue comme disait le grand Lluis Llach qui lui a consacré un très beau disque.
Evening est un standard du groupe dont on ne se lasse pas:
Seule à ne pas être de Thierry Di Filippo, Abnégation est une composition d’Irvin Gomez très gaie comme son nom ne l’indique pas; et si Exode peut évoquer celui des migrants au jeu des correspondances, il y a toujours un Envol dans la musique du oudiste évoquant des Orients avec des caravanes chargées d’épices sur la Route de la Soie de notre imaginaire dans les traces de Marco Polo:
Il chante à la manière des soufis des mélodies envoutantes avant de s’envoler dans une danse, par exemple sur Samai Liberté, style de musique dansante, une des grandes formes de composition variées de la musique classique turque, « à caractère lourd et impressionnant, mesurés dans les mineurs. »
Moi, qui préfère le Blues au Jazz je l’avoue, j’ai été embarqué sur le Bateau ivre de Thierry Di Filippo et de ses acolytes.
En rappel des Poussières d’étoiles qui ne sont pas celles du Marchand de sable de mon enfance, bien au contraire: comme Shéhérazade qui ne veut pas lasser le Sultan et le tient éveillé mille et une nuits, Risha a envouté un public sous le charme qui a applaudi à tout rompre, réclamant un second rappel.
En invitant Thierry Di Filippo et ses partenaires, le Taquin a taquiné notre fibre sensible: pendant plus de deux heures de concert, ils ont mouillé la chemise pour notre plus grand bonheur.
Je me rappelle que de grands musiciens du Jazz, d’origine afro-américaine pour la plupart, ont voulu faire un retour aux sources du continent africain, mais ce qu’on sait moins c’est que certains d’entre eux, de McCoy Tyner à Wayne Shorter, partageaient le goût pour les musiques et spiritualités d’Orient, ce fantasme du Grand Orient, et Thierry Di Filippo, avec son sens inné de l’improvisation et de la transe, s’inscrit brillamment dans ce courant que depuis LLoyd Miller on appelle Oriental Jazz.
Et je n’oublie pas qu’un des grands musiciens toulousains, le cher Laurent Guitton grand tubiste devant l’éternel a rejoint, le groupe Dezoriental du oudiste Alaoua Idir, Abdel Waheb Sefsaf au chant, et Jean-Luc Frappa à l’accordéon, qui faisait sauter joyeusement les frontières musicales, prônant un métissage de bon aloi, avec un grand mélange d’influences d’un Orient qui partirait du Maghreb pour aller jusqu’au Pakistan.
RISHA mériterait largement d’être invité au Festival des musiques sacrées de Fez aux côtés du Trio Joubran, magnifiques joueurs de ouds palestiniens, ou de Waed Bouhassoun, la musicienne syrienne qui exprime avec sensualité passionnée toute la poésie de cet instrument, symbole instrumental de l’Orient.
Et le poème de Mokhtar El Amraoui in « Le souffle des ressacs » semble avoir été écrit pour celui dont Thierry Di Filippo fait chanter toutes les nuances de ses doigts agiles:
Sauras-tu écouter,
Sur le fil tendu éperdu des heures,
Mon oud zêlé, qui pour toi,
S’habille de mille feux d’oiseaux d’oueds ?
Je te viens, de bien loin, te dire, de mon levant
En courbes, le sang fatigué,
Pourtant, tant enchanté de mon attente,
De mon inextinguible soif…
… Pourquoi ne suis-tu pas les pas de nos pas qui nous dansent ?
Écoute, donc, tout ce bois, toutes ces cordes,
Qui en nous, qui par nous, qui pour nous
Se font chair,
Se font voix,
De nos chairs,
De nos voix,
Voix de nos chairs,
Chairs de nos voix
Et renaissent à leur quintessence,
Sans peines ni souffrances…
Écoute-le, mon oud, prendre en ailes
Tes furtifs sourires d’apeurée
Pour les faire planer
Sur les plus hautes cimes des extases éclatées !
Pour en savoir plus :
1) Le Taquin réouvert en 2016, il s’est auparavant appelé le Mandala pendant 30 ans !
2) Ses racines sont aussi anciennes que l’amour. Les archéologues ont mis au jour des plaques d’argile provenant d’Ur (vers 2400 avant notre ère) représentant des luths à long manche, joués avec la même intensité chargée d’émotion qu’on retrouve aujourd’hui dans certains cafés hors de prix. Lorsque l’instrument atteint l’Égypte, vers 1500 avant notre ère, son manche s’est raccourci, son corps approfondi, et il est alors principalement joué par des femmes.
La légende attribue l’invention du oud à Lamech, quelques branches plus bas dans l’arbre généalogique d’Adam, sans doute lors d’une réunion de famille particulièrement mélodramatique. Mais ce n’est qu’à l’époque de l’Empire sassanide en Perse (224–651 de notre ère) que des représentations précises apparaissent enfin, avec un instrument reconnaissable: sans frettes, arrondi…
3) King Crimson, fameux groupe de rock progressif britannique, Elvin Jones batteur notamment de John Coltrane, McCoy Tyner pianiste notamment de John Coltrane.
4) Le disque est disponible sur : Facebook ou Cdetvinyle ou La Fnac


