Faire un commentaire, et surtout pas une critique, sur un spectacle qui va drainer plus de huit mille spectateurs au Théâtre du Capitole, du vendredi 26 juin au dimanche 5 juillet, à l’aide de deux distributions, relève de l’exercice bien délicat, voire périlleux. D’autant plus, quand il s’agit de Carmen, opéra français en quatre actes, parmi les plus joués dans le monde entier et dont l’héroïne a été chantée, jouée par les plus grandes dont la voix pouvait y satisfaire, complètement ou même qu’en partie. C’est donc davantage un compte-rendu et un ensemble d’impressions induites.

Carmen entre en scène
Signalons d’emblée le gros travail d’ensemble fait sur la diction, et ce, à tous les niveaux. On parle français, et nous comprenons les chanteurs. Un gros bon point à tous les membres du Chœur et à la Maîtrise du Capitole placés sous la direction de Gabriel Bourgoin, Maîtrise dont les interventions des enfants se révèlent réjouissantes.
Consulter mon article précédent sur le mythe de Carmen et sur le personnage de Don José.

Les saluts
Lançons-nous, et faisons simple. Nous sommes en 1875. Georges Bizet est à l’ouvrage, toujours en quête d’argent. C’est avec Carmen, que d’un seul coup, les masques tombent. Avec Carmen, la puissance de l’Eros est apparue dans toute sa violence. Carmen a trouvé le moyen de faire entrer l’Eros sur scène de manière acceptable – mais non sans critiques – pour son époque et ce, à l’Opéra-Comique, une salle qui porte bien son nom et sur la scène de laquelle, on ne meurt pas, jusqu’à présent. Mais, directeur, librettiste, compositeur, et la préposée au rôle principal font un forcing qui s’avouera vainqueur. Carmen sera donné. La gitanilla Carmen, c’est Marie-Nicole Lemieux, mezzo qui a déjà interprété le rôle plusieurs fois, sur les plus grandes scènes très rapidement, et avec un réel succès. Mérité ? En tous les cas, le public, conquis, de notre Théâtre lui fait un triomphe. Sur l’incarnation du personnage, tout a été dit. On admire la voix et la débauche d’énergie dans l’interprétation. Faut-il se rapprocher de la Carmen du livret, ou de celle de la nouvelle de Prosper Mérimée, ou plus loin encore de la Carmen de légende, la sévillane du quartier de Triana, pour la façon d’être évidemment, pas pour la voix ? En tous les cas, et dans cette production, Marie-Nicole Lemieux est comme un poisson dans l’eau.

Saluts de Carmen et Don José
Remontons en 1820-1830, date de l’histoire de la nouvelle de Prosper Mérimée. Carmen, c’est le drame de la cigarière qui meurt assassinée, après avoir vécu, persécutée pour ces cinq motifs : vouloir être LIBRE, tout en étant PAUVRE, FEMME, OUVRIÈRE et GITANE. Et qui plus est, BELLE, un comble, et d’une sensuelle beauté. Carmen n’est pas Cléopatre. C’est l’antithèse. Par contre, Marie-Nicole Lemieux est tout cela à la fois. Elle incarne la toute-puissance de la femme phallique qui séduit et soumet dans la flambée de son désir. Elle est libertine car elle ne met rien au-dessus de la liberté. Carmen accepte la mort, car la mort correspond chez elle à une aspiration vers l’infini. Côté chant, la partition ne lui pose aucun problème. Elle occupe la scène en digne successeure des reconnues parmi les plus grandes des Carmen. On n’en citera qu’une, tout simplement parce que née dans l’Aveyron et qui chanta, fin XIXè et début XXè, le rôle si brillamment aux États-Unis, la decazevilloise Emma Calvé. Pour s’imprégner du personnage, elle avait écumé l’Espagne pendant plusieurs semaines ! Elle participe à une scène finale d’une exceptionnelle intensité tragique. Notre québécoise n’est pas en reste : quel investissement.

Carmen et Don José
L’environnement que lui confère la production de Jean-Louis Grinda lui convient au mieux pour incarner son personnage. Louons le parti-pris du metteur en scène qui nous donne une Carmen de Séville, avec, disons, les ingrédients du lieu. Le résumé dans le Prologue du livret ne pose pas problème et la succession des scènes permet une fluidité louable. On retiendra le dispositif scénique à la Richard Serra qui joue surtout de son meilleur effet dans la scène finale. L’enfermement est inéluctable. Les costumes n’attirent que des éloges, aussi bien pour les contrebandiers que pour la foule et le soin porté à celui de chaque membre de la Maîtrise. Et question décors, aucune invention saugrenue.

José et Micaëla
La direction musicale de Leo Hussain, est d’une présence à chaque instant. Un régal. On se souvient de son Wozzeck et auparavant de son Die tote stadt, les deux enthousiasmants. Pas de couleur locale surajoutée, mais une progression rigoureuse. Quand on sait qu’à la création, les musiciens grinçaient des dents trouvant l’écriture bien trop complexe ! Dans la fosse, on n’oublie pas que les musiciens de l’Orchestre du Capitole ont enregistré cet opéra de Bizet sous la houlette de Michel Plasson, même si la plupart des musiciens ce soir dans la fosse n’étaient pas encore présents ! La dynamique est là, l’influx dramatique aussi car on n’oublie pas qu’il se noue une tragédie universelle. Ainsi, selon les mots de Théodore de Banville, Carmen nous raconte l’histoire « de vrais hommes et de vraies femmes éblouis, torturés par la passion ». Mais l’esprit, le son sont bien là ! Et les dialogues parlés ne posent guère de problèmes dans la progression de l’ouvrage.

Moralès
Mais ce qui va lui convenir le mieux à notre cigarière éprise de liberté pour s’exprimer, c’est bien son amoureux d’officier basque, un certain Don José Lizarrabengoa. Ce dernier ne comprend pas l’objet inopiné de sa rencontre, il ne comprend pas Carmen. Il ne comprend d’abord pas pourquoi elle l’a choisi. Mais il est vite persuadé qu’elle est la femme de sa vie et ne veut pas s’en séparer même s’il est persuadé qu’il a rencontré le démon. L’homme est violent, et basque, et possède ce sens de l’honneur mâtiné de pudeur et de timidité. On est en 1830, et en Espagne profonde, et une femme ne choisit pas de quitter son homme. De plus, c’est un vrai jaloux. Mais voilà un homme déchiré que Carmen bouscule. Si jamais elle devait le quitter, pour lui, une seule solution se présentera. Ni matamore, ni falot, on pourrait presque dire : “c’est un brave type“.
Don José, c’est Airam Hernandez, prise de rôle pour le ténor habitué du Théâtre, en progrès constant depuis son Alfredo, remarquable Walter dans La Passagère cette saison et Éric de luxe dans le Vaisseau fantôme auparavant. Il réussit sa prestation tout au long des quatre actes et surtout dans le dernier. Un chant “à fleur de peau“ où puissance et nuances vont toujours de pair, un jeu d’une poignante vérité. Investissement total. Avec sa Carmen, le tandem est fort réussi.

Zuniga
C’est du picador Lucas que la Carmen de légende s’éprend, picador bien connu à Séville dans l’histoire des courses de taureaux du début du XIXème. Revendiquant son indépendance de femme libre de tout engagement, qui plus est, matériellement libre puisque cigarière, elle décidera de partager sa vie avec le célèbre picador, interprété ici par le baryton-basse Adrian Sâmpetrean, remplaçant d’Alexandre Duhamel. Escamillo qui se glisse dans la production et qui nous livre du beau chant avec cette touche d’élégance caractéristique dans les acteurs de cet art si spécifique au pays de Carmen. Il se doit d’accentuer le contraste avec son rival car lui, il est l’artiste qui doit faire se rejoindre l’art et la mort.

Le Dancaire et Le Remendado
La soprano Anaïs Constans a assumé au mieux le rôle ingrat de la pauvre fiancée délaissée, Micaëla, un brin mystique, choisie par sa future belle-mère, mais oubliée bien vite par son futur, bien plus sous le charme, ou plutôt les charmes assumés de la cigarière qui sans pudeur aucune, sait rouler avec dextérité les cigares sur l’à-plat de sa cuisse. Prestation impeccable, loin de la Micaëla “oie blanche“ que l’on peut rencontrer par ailleurs.

Frasquita et Mercédès
Signature une fois de plus comment, des ouvrages donnés au Théâtre du Capitole, les distributions vocales participent du haut niveau garanti de chaque production. C’est le ticket toujours gagnant de notre directeur artistique Christophe Ghristi. Toutes les interventions des “seconds couteaux“ sont à citer, et nous n’y manquerons pas, que ce soit Pierre-Yves Cras dans un fringant Morales (on lui souhaite la même carrière qu’un de ses illustres prédécesseurs, un certain Ludovic Tézier !), Adrien Mathonat que l’on retrouve en Zuniga, après l’avoir quitté en Commandeur et Masetto. Le trio, Damien Gastl en Dancaire, Kresimir Spicer en Remendado et Frank T’Hézan en Lilia Pasta est sans peur et sans reproche, et enfin Fanny Soyer et Léontine Maridat-Zimmerlin, Frasquita et Mercédès se font favorablement remarquer dans chacune de leurs interventions. Personnage rajouté par la mise en scène, la jeune danseuse Irène Olvera achève d’ancrer l’ouvrage dans son Espagne. Elle est ovationnée par le public.
Grâce à cette coproduction de Carmen, l’opéra français le plus joué dans le monde sur les scènes lyriques, le Théâtre du Capitole est encore avec ses travées pleines jusqu’aux cintres. Il vous reste 4 représentations avec 2 pour chaque distribution : courage !!!
Prochain article : distribution seconde toute aussi intense.
• Photos © Mirco Magliocca


