Au Musée des Abattoirs, la mode s’est transformée en manifeste. Jeudi dernier, dans le cadre de l’exposition “ L’Imagination au pouvoir ”, Jean-Charles de Castelbajac, Maroussia Rebecq et SoulOfDesigner ont occupé l’estrade. Réunis autour du détournement des matières et de l’upcycling, les trois créateurs ont partagé une réflexion commune sur le vêtement utilisé comme outil de transformation sociale, artistique et personnelle.

© Julie AKACHA
Dans l’auditorium, la conversation débute par une simple question : Pourquoi transformer la matière existante plutôt que créer à partir de rien ? Pour Maroussia Rebecq, fondatrice d’Andrea Crews et pionnière de l’upcycling en France, tout est parti d’un attrait pour les vêtements de seconde main. “ Je m’intéressais à la plasticité du vêtement “, explique t-elle. Étudiante aux Beaux-Arts, elle détournait déjà, à l’époque, des vestes et des pantalons. Chez Jean-Charles de Castelbajac, cette fascination est plus ancienne encore. Le couturier évoque les histoires cachées dans les tissus, les couvertures anciennes et les pierres réemployées dans l’architecture. “ J’envisageais les matières comme des reliques” , raconte t-il. Chaque textile porte selon lui la mémoire de ceux qui l’ont utilisé avant d’être transformé pour une nouvelle vie.
Cette capacité à voir autrement constitue le point commun des trois artistes. Pour SoulOfDesigner, créatrice autodidacte révélée sur les réseaux sociaux, l’upcycling est avant tout une manière de contrer les étiquettes que la société impose. Ses créations, souvent réalisées à partir d’objets inattendus, lui permettent de sortir complètement des normes et de revendiquer une identité qui lui est propre. “C’était un moyen de montrer que j’existe, que je suis là”.
Au fil des échanges, cette ré utilisation des matières apparaît comme bien plus qu’une pratique écologique. Tous trois revendiquent une forme d’ “antimode”. Maroussia Rebecq a grandi dans les années 1990, à une époque où les marques imposaient des modèles esthétiques standardisés. Son engagement est né de ce refus de cette normalisation. Le vêtement devient alors pour elle un message d’émancipation, un moyen de défendre d’autres corps, d’autres identités et d’autres récits que ceux “standardisés”.

Upcycling de de chutes de bouées et piscines pour les 60 ans de Intex France ©mama_roussia
Pour Jean-Charles de Castelbajac, cette démarche dépasse la question du recyclage textile. “Ce qui m’intéresse, c’est de faire le recycling du monde entier”. Une formule qui résume bien sa vision ; celle de transformer les objets mais aussi les idées, les rêves et les rapports humains. Selon lui, l’upcycling s’inscrit dans une réflexion venue directement du situationnisme, où le détournement est un véritable de création et de réinvention.

Robes en ours en peluche exposées au Musée des Abattoirs pour « L’imagination au pouvoir » de Jean-Charles de Castelbajac ©Julie AKACHA
Les trois créateurs s’accordent également sur la dimension artistique de leur pratique. Là où le designer répond à des attentes, l’artiste pose des questions. Maroussia Rebecq revendique ainsi une approche située à la frontière de l’art contemporain et de la mode. Quant à SoulOfDesigner, elle puise son inspiration dans le cinéma, la musique et des univers visuels qu’elle transforme ensuite en vêtements. “Le processus est aussi important que le résultat”, souligne-t-elle. Cette importance accordée à tout le travail en amont est au cœur de leur démarche. La jeune créatrice raconte les heures passées à démonter un canapé rouge pour en faire un ensemble exceptionnel. Derrière un carrousel de photos Instagram se cachent plusieurs jours de travail minutieux. Une réalité qu’elle tient à montrer à sa communauté pour s’éloigner des images purement instantanées qui dominent les plateformes.

Robe en chutes de canapé en cuir pour l’avant première de Le diable s’habille en Prada 2 ©soulofdesigner
L’avenir de l’upcycling a également beaucoup nourri la discussion. Si les grandes marques se sont emparées de ce concept, les créateurs estiment que la singularité et le savoir-faire artisanal restent difficilement reproductibles à grande échelle. Pour eux, l’enjeu est désormais de réapprendre à réparer, transformer et prolonger la vie des objets plutôt que de les remplacer. La soirée s’est achevée sur une note résolument tournée vers le futur. Après la table ronde, le public était invité à découvrir un défilé-performance conçu avec les étudiants de l’Institut Myriam sous la direction artistique de Jean-Charles de Castelbajac. Baptisé Anatomie d’un refuge, le projet explorait le vêtement comme protection, signal et symbole dans un monde en quête de repères.
Avant de quitter la scène, le créateur a lancé un défi au public : “Regardez dans vos armoires et réimaginez les vêtements que vous avez” Une invitation à prolonger, au-delà de la collection, de la table ronde et même du défilé, cette réflexion sur la transformation et le pouvoir de l’imagination.


