Quel engagement, quelle éloquence, quel brio, ou quand l’imagination, la maîtrise et la sensibilité sont au pouvoir, tout cela réuni ne peut que faire rendre les armes à quiconque assiste à l’une de ses prestations. Tentez l’expérience : c’est pour le jeudi 4 juin au Théâtre du Capitole à 20h dans un programme intitulé Hommage au castrat Velluti. Franco Fagioli est accompagné par les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra Royal du Château de Versailles dirigé par Stefan Plewniak.

Franco Fagioli © Clarissa Lapolla
Le programme est consacré à des pages écrites en pleine période constituant l’âge d’or des castrats qui va petit à petit s’éteindre dans les premières décennies du XIXè siècle. Et le dernier grand castrat à briller sur les scènes lyriques fut Giovanni Battista Velluti (1780 – 1861). Précisons tout de suite que Velluti était un véritable castrat qui avait, comme on dit, subi la petite opération, à l’aide du petit canif, par le norcino, chirurgien plus ou moins spécialisé et adroit. Dans les années fastes où les “chapons“, ou encore, les futurs hommes “empêchés“ étaient à la mode, vers 1730, on estimait à quatre mille le nombre d’enfants castrés chaque année ! Beaucoup mouraient. Les rescapés n’avaient pas obligatoirement une voix au devenir prometteur.
Franco Fagioli a, à la naissance, de façon tout à fait naturelle, la voix baptisée alors la voix de l’ange. Il est pourvu d’un atout exceptionnel. Comme ces autres acolytes actuels, en sus des capacités d’une voix d’adulte, la mue a préservé leur voix d’enfant. Rien à voir avec les milliers d’enfants immolés sur l’autel de l’opéra baroque.

Stefan Plewniak © Mona Ulriche Schanche
Airs de bravoure pour castrat de Rossini, Mercadante, Nicolini, Bonfichi.
Giuseppe Nicolini (1762-1842)
Traiano in Dacia : Air de Decebalo « Ah se mi lasci o cara »
Paolo Bonfichi (1769-1840)
Attila : Scène et cavatine de Lotario « Qual mi circonda e agghiaccia … Dolenti e care immagini … Vedrai quest’anima »
Giuseppe Nicolini
Carlo Magno : Scène et rondo de Vitekindo « Ecco o numi compiuto … Ah quando cesserà … Lo sdegno io non pavento »
Entracte
Saverio Mercadante (1795-1870)
Andronico : Cavatine d’Andronico « Dove m’aggiro … Era felice un dì …Sì bel contento in giubilo »
Gioachino Rossini (1792-1868)
Aureliano in Palmira : Sinfonia
Aureliano in Palmira : Scène et cavaletta d’Arsace « Dolci silvestri orrori… Ah! Che sento… Non lasciarmi in tal momento »
Né le 4 mai 1981 à San Miguel de Tucuman dans le nord de l’Argentine, Franco Fagioli, d’origine espagnole et italienne, a une enfance ordinairement heureuse avec ses trois frères. « Il n’y avait pas de musicien chez nous mais ma mère chantait, ma grand-mère paternelle jouait de la guitare. J’ai commencé la musique dans un chœur d’enfants, où ma voix de soprano a attiré l’attention. » Choisi pour interpréter l’un des trois garçons dans La Flûte enchantée de Mozart, le jeune Franco prend une claque sur scène. « Pour la première fois, j’ai senti la musique entrer en moi, une sensation si puissante, quasi mystique : j’ai décidé de devenir musicien. »
Le contre-ténor commencera des études de piano. Sa mue à 14 ans ne l’inquiète pas : il ne se sait pas chanteur. Il n’a pas renoncé pour autant, par goût et par jeu, à flirter avec les aigus et la voix de tête. « C’est en achetant le disque du fameux Stabat Mater de Pergolèse avec Emma Kirkby et James Bowman que j’ai tout à coup réalisé en l’écoutant : mais c’est ma voix ! »
L’Argentine pratique peu la musique baroque et encore moins l’art des contre-ténors. Franco Fagioli travaille successivement avec la soprano Annelise Skovmand et le baryton Ricardo Yost à l’Institut supérieur des arts du Teatro Colon de Buenos Aires. Mais, « La tradition du bel canto est restée vivace en Argentine, et notamment Rossini, que j’ai beaucoup chanté et que j’adore. » C’est ainsi que Fagioli a notamment interprété en 2012 dans Aureliano in Palmira le dernier rôle pour castrat (Arsace) écrit par Rossini pour Giovanni Battista Velluti. Il vous confierait qu’il « a toujours eu le fantasme de ce que Rossini aurait continué à écrire pour les grands castrats, si Velluti n’avait été, hélas, le dernier d’entre eux », s’enthousiasme-t-il.

Pour Franco Fagioli, contre-ténor alto, question voix, on peut estimer qu’il est gâté. Livrée par Hermès, c’est une corbeille bénie des anges avec comme contenus, un timbre ambré, trois octaves triomphantes, avec une puissance inhabituelle pour ce type de voix – graves fièrement poitrinés, aigus ardemment projetés, en passant par un médium ductile. Cela fait pas mal d’atouts au bilan, car, au-delà des prouesses techniques qui ne vont pas sans un travail acharné, cela ne va pas sans évoquer l’interprétation, l’incarnation. Un tout qui vous fait absolument rendre les armes. Inoubliable Artaserse, n’est-ce pas ? Citons encore les sauts, du grave à l’aigu et tout autant les descentes dans les graves abyssaux : impressionnant.
À propos du dénommé Velluti, c’était un don juan frénétique, qui enchaînait les conquêtes. Jusqu’à Saint Pétersbourg où, dit-on, il eut comme trophée une grande princesse Romanov. Stendhal vous dirait même que certaines prima donna en passaient par lui pour se retrouver sur scène. Les castrats perdureront encore un siècle et, s’ils ont réintégré les églises, c’est le pape Léon XIII qui met un terme définitif à l’industrie de la castration. Alessandro Moreschi sera le dernier actif à la Chapelle Sixtine. Il meurt en 1922. C’est le seul castrat dont on connaît un enregistrement audio (de piètre qualité, mais…)

Giovanni Battista Velluti jeune
Concernant Naples, ville alors la plus peuplée d’Europe après Paris fin XVIIIè, elle compte plusieurs Conservatoires où l’on élève des enfants destinés à la musique. Presque tous les Castrats ou Castrati qui chantent sur la péninsule, et au-delà, (un certain M. Gibert était recruteur pour la France) sont façonnés à Naples, parce que c’est l’endroit où cette opération se fait avec le plus d’adresse. Ces voix artificielles sont alors très recherchées. Le malheureux appât du gain fait que le paysan ou les pauvres pères de famille qui ont beaucoup de garçons ne manquent guère d’en sacrifier un. Lorsqu’ils sont entièrement guéris, et pas morts entre temps, ils les font entrer dans l’un de ces Conservatoires où l’on ne néglige rien pour leur apprendre la Musique, car c’est bien la seule chose qui compte. On leur présente par exemple, toute la variété d’instruments de musique afin de repérer celui pour lequel il semble avoir le plus de disposition. Et c’est tout autant aussi, pour repérer l’enfant qui pourrait avoir une Voix. Mieux que ça, ils peuvent se livrer à tout cela avant l’opération, et si on estime qu’elle peut rendre la Voix plus belle alors, on sort l’enfant, on opère, et s’il est toujours en vie, on le ramène au Conservatoire ! Mais, car il y un mais, l’opération peut aussi leur faire perdre complètement la Voix ! et on n’oublie pas qu’après il y a la mue. En un mot, le résultat escompté : pour un castrat “parfait“, on compte du un sur cent. Une barbarie totale mais un pouvoir économique conséquent pour la ville car des castrats se retrouveront dans les Cours aux quatre coins de l’Europe, et même à Versailles où, si l’on faisait la moue, ils étaient quand même présents sur scène.


