A ses débuts, Jane Evelyn Atwood a photographié Pigalle et ses personnages extravagants. Denis Dailleux, lui, a débuté en faisant le portrait de ceux de son village d’origine. Des années plus tard, ils reviennent sur leurs premiers travaux.
Jane Evelyn Atwood a toujours pratiqué la photographie avec une énergie et une ferveur peu communes. Elle s’est immergée dans le quotidien de centres destinés aux jeunes aveugles, a dénoncé les violences faites aux femmes en prison, réussissant à saisir, dans des reportages au long cours, toutes les souffrances et les douleurs du monde.

Caline et Raymonde, artistes de cabaret. Paris, Pigalle, 1978-1979. Photo Jane Evelyn Atwood
Exposée dans la région à plusieurs reprises, lors du festival Manifesto en 2011 et au château de Laréole en 2022, l’artiste américaine de longue date installée à Paris, a aussi donné des cours à l’ETPA, fameuse école toulousaine qui a formé tant de photographes s’étant ensuite fait un nom. A l’occasion d’une rétrospective, cet été, au festival de La Gacilly, dans le Morbihan, en Bretagne, l’éditeur Le Bec en l’Air remet dans la lumière deux ouvrages phares de Jane Evelyn Atwood : « Trop de peines. Femmes en prison » et « Pigalle People. 1978-1979 ». Attardons-nous sur ce dernier, publié en 2018 et toujours disponible.
Un monde interlope
La photographe a alors 29 ans et se plonge dans le monde interlope du fameux quartier parisien. Dans le livre, elle se souvient avoir « découvert un univers : mélange de prostituées, de transsexuels, de sans-logis, d’habitués du quartier, de petits commerçants vivant au-dessus de leur boutique et de touristes. Ces derniers se concentraient dans le bas du boulevard de Clichy, devant le Moulin Rouge et les sex-shops. Déposés en masse par des gros cars tape-à-l’œil, ils venaient là pour les restaurants et les bars, les néons, les flippers, les sex-shops et les cinémas cochons. Et aussi pour les matchs de catch, où des malabars se cognaient dessus sous les cris d’encouragement d’une foule surexcitée. » Jane Evelyn Atwood photographie le ring avant le déferlement des coups ; montre la façade du cinéma Alpha Blanche programmant « Je suis à prendre » ; saisit ces messieurs-dames faisant assaut de leurs charmes ou au repos, fumant une clope en soignant leur brushing. Les images en noir et blanc sont directes, brutales mais jamais exemptes d’une certaine tendresse pour des modèles abîmés par la vie. Près de 50 ans ont passé et pourtant ce travail inaugural sur un monde disparu continue de frapper les esprits.
Retour sur une certaine douceur angevine
L’ETPA, Denis Dailleux n’y a passé qu’une partie de sa scolarité. Il a depuis beaucoup voyagé, vivant longtemps au Caire, en Egypte, avant de se passionner pour l’Afrique noire, notamment le Ghana. Coloriste hors-pair, ce portraitiste attentif revient aux sources en redonnant vie, cette fois-ci en noir et blanc, aux gens de son village d’origine, à savoir Chanzeaux, dans le Maine-et-Loire.

Tout un village en quelques portraits. Photo Denis Dailleux
A 30 ans, Denis Dailleux fait ses premières armes de photographe dans cette région « catholique et conservatrice ». Nous sommes alors à la fin des années 1980 et les gens du coin sont heureux de poser, les uns avec des légumes, d’autres avec des fleurs, voire des fagots de petit bois. Là encore, il s’agit d’un travail inaugural que Denis Dailleux revisite, à 67 ans. Il l’avoue : « C’est avec un pincement au cœur que je traverse maintenant mon village, où tous les commerces ont fermé et les rues sont désertes. Dans mon enfance, il y avait trois épiceries, deux boulangeries, trois cafés, une boucherie et divers métiers comme maréchal-ferrant, bourrelier, tonnelier, et même quelques petites fermes au milieu du bourg (…) Fidèle à la douceur angevine, la vie était paisible et personne ne fermait sa porte à clé… » Toute une atmosphère aujourd’hui retrouvée dans un livre grand format ressemblant à un cahier d’antan.
« Pigalle People. 1978-1979 », de Jane Evelyn Atwood (Le Bec en l’Air, 160 pages, 36 euros).

« Les gens de mon village », de Denis Dailleux (Le Bec en l’Air, 52 pages, 28 euros).


