Du 5 juin au 30 août, le Château d’Eau accueille « Hakanai Sonzai », tandis que la Chapelle des Cordeliers présente « Desmemoria » jusqu’au 5 juillet. Deux expositions, deux pays, deux chapitres d’une même quête menée depuis près de dix ans par le photographe Pierre-Elie de Pibrac. À Toulouse, sa ville de cœur, l’artiste réunit pour la première fois ces deux volets de sa trilogie anthropologique consacrée à Cuba, au Japon et bientôt à Israël.

Pierre-Elie de Pibrac © Olivier Goy
Un temps, un pays, son, histoire, ses usages et ses habitants… Saisir l’instant peut vous ramener vers le passé comme faire entrevoir l’avenir, regarder la surface ou explorer le fond. Tout est une question de point de vue.
Passeur d’histoires Pierre-Elie de Pibrac regarde, ressent, interroge, partage. Photographe mais aussi chercheur, sociologue, anthropologue, psychologue, historien, reporter. Curieux de la nature et surtout de la nature humaine, il s’immerge de longs mois dans l’histoire du pays qu’il souhaite raconter à travers ses habitants, et apprend à connaître ceux dont il immortalise le portait. En faisant cela, il replace l’image dans son contexte et le cliché devient plus qu’un instant figé. Il est une émotion, une réflexion, un témoignage.
Dans cet entretien, j’ai choisi de parler moins de ses expositions que du chemin qui y a mené. De l’intention derrière les images, de sa famille qui l’accompagne aux quatre coins du monde. Et de cette conviction profonde qui transpire de tout son travail : derrière les frontières, les religions ou les idéologies, ce sont toujours les êtres humains qui donnent un visage au monde.

Exposition Hakanai Sonzai
Laetitia Laloi : Une photographie semble capturer un instant. Pourtant, dans ton travail, l’histoire commence longtemps avant que l’obturateur ne se déclenche.
Pierre-Elie de Pibrac : Tout à fait. La prise de vue est presque la dernière étape, la partie visible d’un travail beaucoup plus long qui commence souvent deux ou trois ans avant le départ. J’étudie la langue, même si je ne la maîtrise jamais parfaitement (j’avoue que ça a été plus facile avec l’espagnol qu’avec le japonais !). J’apprends les codes culturels, les usages, la manière dont les gens se parlent.
Ensuite, je lis énormément : écrivains, historiens, anthropologues, artistes locaux… J’essaie de remonter le plus loin possible dans l’histoire du pays pour comprendre comment il s’est construit.
Tout cela constitue une sorte de bibliothèque intérieure. Sur le moment, je ne sais pas toujours à quoi ces connaissances vont servir, mais une fois sur place, il suffit d’une rencontre, une phrase ou un paysage pour réveiller quelque chose. Les connexions se créent naturellement et c’est là que le projet commence vraiment à prendre forme.
Et l’histoire ne s’arrête pas au retour, loin de là. Vient ensuite le travail sur le papier, la matérialité, ce qui au fond, donne vie à l’image en la transformant en photographie. Comme le disait mon grand-père, le photographe Paul de Cordon « le tirage est une deuxième prise de vue ! ».

Pierre-Elie de Pibrac © Laetitia Laloi
L : Ton travail relève autant de l’enquête que de la création. Te sens-tu photographe ou plutôt chercheur ?
P-E : Je crois que les deux sont indissociables. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment un pays se construit à travers ses habitants.
Je cherche à sortir des idées préconçues, à rencontrer des personnes dont les histoires individuelles racontent aussi quelque chose de l’histoire collective.
À partir de là, je compose une sorte de mosaïque humaine où chaque personne devient une pièce du puzzle. Quand toutes ces pièces se répondent, elles finissent par dessiner un portrait.
L : Pourquoi avoir choisi Cuba, le Japon puis Israël pour cette trilogie ?
P-E : Ce sont des pays dont on parle beaucoup mais qu’on connaît finalement assez mal. Nous avons tous des images préconçues, des idées stéréotypées. Les geishas au Japon, les boxeurs cubains, les tensions géopolitiques et religieuses en Israël…
Je voulais voir ce qu’il y avait derrière ces représentations et raconter les personnes qu’on n’entend jamais. Les ouvriers du sucre à Cuba, les hikikomori, les rescapés de Fukushima ou les « évaporés » au Japon, les communautés invisibles en Israël.
Tous ces gens vivent des réalités complexes qu’ils ont rarement l’occasion d’exprimer. Je crois que j’essaie simplement d’écouter ce qui se cache derrière les apparences et de leur donner une voix.

Exposition Hakanai Sonzai
L : Tu travailles toujours dans le temps long. Pourquoi est-ce si important ?
P-E : Parce qu’il faut du temps pour que la confiance existe.
Je photographie à la chambre, c’est un procédé très lent. Impossible de déclencher en rafale ou de « voler » une image. Cette lenteur ouvre à la rencontre et implique totalement la personne photographiée.
Au Japon, j’ai même envoyé de carnets de notes et des appareils photos jetables en amont pour créer un lien, faire en sorte que le sujet soit actif, décisionnaire. On commence à échanger, une relation se construit. La photographie devient alors le prolongement de ce dialogue.
L : La plupart des photographes partent seuls. Toi, tu embarques toute la famille dans l’aventure.
P-E : Je ne pourrais pas faire autrement. À chaque projet, je prévois une immersion de huit mois.
Je ne me vois pas rentrer chaque soir dans une chambre d’hôtel vide et vivre ces expériences à distance de ceux que j’aime. Avec Olivia, mon épouse, nous avons donc décidé de vivre ces aventures tous ensemble. Évidemment, ça complique énormément l’organisation. Mais humainement, c’est une richesse extraordinaire !
Olivia occupe une place essentielle dans mon travail. Elle m’accompagne à chaque étape du projet, porte un regard différent sur les situations que nous rencontrons, perçoit des choses qui m’échappent. C’est elle aussi qui veille à ce que ces immersions restent compatibles avec notre vie de famille, qui facilite les rencontres et qui nourrit ma réflexion sur certaines mises en scène. Au fil des années, ces projets sont devenus autant les siens que les miens. Son regard est le premier que je sollicite et sans doute celui qui compte le plus. C’est une démarche commune.
À Cuba, nous avons appris à vivre avec les coupures d’électricité, le manque d’eau courante et un quotidien souvent précaire. Au Japon, la pandémie nous a isolés dans un archipel soudain fermé au reste du monde, où nous nous sommes retrouvés presque seuls, loin de tout. Puis il y a eu Israël, où les sirènes d’alerte et les attentats ont fini par faire partie de notre quotidien.

Exposition Desmemoria © Laetita Laloi
L : Qu’est-ce que ces voyages apportent à tes enfants ?
P-E : Une ouverture incroyable ! Ils grandissent en découvrant que le monde est beaucoup plus complexe que les représentations simplistes qu’on en fait bien souvent.
À Tel-Aviv, par exemple, ils jouaient au football avec des enfants de familles musulmanes, juives ou chrétiennes. Ils partageaient des repas, des fêtes, des moments du quotidien.
Ils ont compris très tôt qu’il n’existe pas de frontière simple entre les « bons » et les « mauvais ».
Cette leçon-là vaut probablement tous les cours d’histoire-géo et de sociologie du monde !
L : Israël a sans doute été le voyage le plus difficile.
P-E : Chaque projet a eu son lot de difficultés mais concernant Israël, la prise de décision lié au risque non calculé de la guerre a beaucoup pesé et nous a angoissé. Notre départ a été repoussé d’un an après les attaques du 7 octobre. Quand nous sommes finalement arrivés en Israël, en août 2024, le contexte était extrêmement tendu. Les alertes, les missiles et l’incertitude faisaient partie du quotidien.
Paradoxalement, cette situation nous a beaucoup rapprochés. Quand chacun veille sur les autres, les liens se renforcent naturellement. Nous avons traversé des moments difficiles, mais aussi vécu une intensité humaine incroyable. Face à une réalité qui nous dépassait, les petits soucis du quotidien perdaient soudain toute importance.
Les enfants ont gagné en autonomie, appris à s’adapter à l’imprévisible, à prendre soin les uns des autres et à vivre avec la peur sans se laisser envahir par elle. Nous en sommes sortis grandis, individuellement comme en famille.
L : Est-ce que ce séjour a changé ton regard ?
P-E : Énormément. Comme partout ailleurs, j’y ai découvert des réalités beaucoup plus nuancées que ce que l’on voit de loin. Le problème aujourd’hui, c’est que beaucoup de personnes s’arrêtent à leurs certitudes. Elles ne cherchent plus à comprendre ce qui existe derrière les étiquettes. Ce qui m’intéresse, ce sont les gens. Leurs doutes, leurs contradictions, leurs blessures, leurs espoirs. C’est là que se trouve le vrai visage de l’humanité.

Exposition Hakanai Sonzai
L : Toulouse, c’est une histoire de famille. Présenter ces deux expositions ici a une saveur particulière ?
P-E : Totalement. Mon grand-père était photographe, ami de Jean Dieuzaide et me parlait souvent du Château d’Eau dans mon enfance. Exposer ici représente beaucoup plus qu’une simple étape professionnelle, c’est un lieu mythique et rempli d’histoires et de passion ! Quant à la Chapelle des Cordeliers, je trouve formidable de pouvoir exposer dans un lieu avec une telle âme. Un lieu spirituel qui a eu une vie de rassemblement, de prière, de réflexion…
Et c’est la première fois que Desmemoria et Hakanai Sonzai dialoguent dans une même ville. Pour moi, c’est une manière de relier plusieurs années de travail, de boucler une étape importante et de rendre hommage à une ville que je porte dans mon cœur et dans mon sang.
Après avoir passé près de dix ans à raconter le monde à travers l’image, Pierre-Elie de Pibrac s’aventure aujourd’hui sur un nouveau territoire : l’écriture. De retour en France après l’ultime chapitre de sa trilogie, il a achevé un premier roman ou plutôt un récit littéraire entre autobiographie et fiction. Un livre sans photographie, qui suit un couple parti vivre à l’étranger, traversé par les rencontres, les doutes, les bouleversements de la vie familiale et les transformations du regard. En filigrane, on y retrouve les thèmes qui nourrissent toute son œuvre : l’altérité, l’exil, le retour, la transmission et cette conviction que les êtres humains sont toujours plus complexes que les récits que l’on construit sur eux. Comme si, après avoir donné un visage à tant d’histoires, il lui fallait désormais trouver les mots pour raconter la sienne.

Exposition Hakanai Sonzai
Laetitia Laloi
• Pierre-Elie de Pibrac: immersion en famille au Japon et à Cuba
Expositions de Pierre-Elie de Pibrac : « Hanaka Sonzai », au Château d’eau, galerie 2, jusqu’au 30 août, et « Desmemoria », à la chapelle des Cordeliers, jusqu’au 5 juillet.
Note de l’autrice : Cette interview est aussi le récit de retrouvailles. En 2010, j’ai eu le privilège d’être la première journaliste à interviewer Pierre-Elie de Pibrac, alors jeune photographe émergent, pour TAKY Magazine. Il présentait sa série « American Showcase » au festival MAP de Toulouse. Une connexion immédiate s’est créée entre nous. De là est née une amitié sincère et malgré le temps et la distance, nous avons toujours gardé le contact.

