Pierre-Elie de Pibrac se dédouble à Toulouse avec deux expositions, l’une au Château d’Eau, consacrée au Japon, l’autre à la chapelle des Cordeliers, fruit d’un voyage à Cuba. Dans les deux cas, le photographe a choisi une immersion totale, en famille, durant plusieurs mois.

Pierre-Elie de Pibrac au Château d’Eau – Photo JMLS
Son nom l’indique clairement : Pierre-Elie de Pibrac a des origines dans notre région. S’il est né et a vécu à Paris, l’artiste se souvient d’être venu souvent à Toulouse voir ses grands-pères, dont un pratiquait la photographie en amateur, lui parlait de Jean Dieuzaide et du Château d’Eau et possédait quelques livres d’Izis et de Boubat, chantres du reportage humaniste. C’est dire la fierté de Pierre-Elie de Pibrac d’exposer dans la fameuse galerie proche du Pont-Neuf. Avec « Hakanai Sonzai », le photographe nous présente de superbes portraits couleur grand format dont il faut comprendre l’arrière-plan (« de cette beauté naissent des douleurs », précise-t-il). Série qu’il complète par une autre, en noir et blanc, réunissant natures mortes et paysages magnifiés par des tirages d’une grande subtilité sur papier japonais.
« Personnalités en rupture »
On y voit les visages fermés et inquiets de « personnalités en rupture » : femme longeant la vilaine digue érigée le long de la mer pour tenter de se prémunir d’un prochain tsunami ; homme cravaté rentrant du travail, visiblement harassé… Ces photographies sont des mises en scène, réalisées à la chambre, appareil des origines lourd et encombrant donnant une admirable précision aux images. « Avec un tel dispositif, peu discret, on impose une contrainte énorme à ceux qui posent, explique Pierre-Elie de Pibrac. Il leur faut accepter de prendre du temps. Mais on crée ainsi une forte curiosité à l’égard de l’autre. »

Pierre-Elie de Pibrac a sélectionné quelques livres qu’il aime dans le fonds très riche du Château d’Eau – Photo JMLS
Le Japon de l’artiste n’est pas celui de l’ultra-modernité ou des traditions ancestrales. Le cliché est effacé au profit d’une lente incubation dans un monde qu’il cherche à saisir, marqué par « la notion d’éphémère », par une nature qui « entoure, englobe et dirige les vies ». Pour atteindre une autre vérité, plus profonde, Pierre-Elie de Pibrac voyage toujours en famille, avec femme et enfants, et s’installe dans la durée durant plusieurs mois. Ce fut le cas au Japon en 2019 et 2020, échappant à tout confinement malgré le Covid. Et en 2016, à Cuba, pour le premier volet de la série, intitulé « Desmemoria », proposé en parallèle à la chapelle des Cordeliers.
Le difficile quotidien des Cubains
« Après deux ans de préparation, nous avons choisi d’habiter dans le quartier populaire de la Playa, à la Havane. Il nous a fallu trouver une école et gérer eau et nourriture pour quatre, dont un bébé de six mois, dans un pays qui manque de tout. Dans un tel contexte, il est nécessaire de créer rapidement un lien avec les voisins. » A Cuba, Pierre-Elie de Pibrac centre ses prises de vue sur les travailleurs de la canne à sucre, « dont la culture a façonné les structures économiques, sociales et identitaires de l’île ». Sa démarche est « anthropologique et sociale », avec pour but de « donner la parole aux témoins dans la banalité du quotidien ». Sa dernière échappée, la famille de Pibrac l’a faite en Israël entre 2024 et 2025, dans une situation qu’on imagine encore plus difficile, entre « frontières fragiles et fortes tensions ». Le titre de cet ultime volet d’une trilogie passionnante ? « Le cri des racines ». Pierre-Elie de Pibrac espère le faire entendre, quand son projet sera finalisé, dans l’enceinte de ce Château d’Eau dont il devient à son tour l’un des prestigieux invités.
Expositions de Pierre-Elie de Pibrac : « Hanaka Sonzai », au Château d’eau, galerie 2, jusqu’au 30 août, et « Desmemoria », à la chapelle des Cordeliers, jusqu’au 5 juillet.

