Sous le soleil de Catalogne
J’ai vu les grands cimetières
De vos cadavres calcinés
En croix comme des esclaves
Du temps de Spartacus
Brûlés comme des Cathares
Noirs de nuit en plein jour
Noirs de silence
Vos membres implorants
Peut-être la pluie
Ou notre compassion
Se dressant vers le ciel
Dans une dernière supplication.
Vous ne nourrirez plus la Terre Mère que de cendres arides
Barbouillés de noir
Nos verts espoirs
Pour les enfants à venir
Ont fait long feu.

Sans vous plus de centaines d’insectes qui habitaient vos troncs très anciens, plus de libellules ni de papillons, plus de dizaines d’oiseaux qui ne chanteront plus leur amour de la vie et de leurs belles.
Plus de chevreuils, plus de biches qui se reposaient sous vos ombres fraiches et se nourrissaient de vos écorces.
Plus de belettes, plus de fouines, plus de martres, plus de renards, plus de corbeaux freux, plus de corneilles noires, plus de pies bavardes, plus de geais des chênes, plus d’étourneaux sansonnets… ces « nuisibles » qui se cachaient sous vos ramures protectrices. Ils ne pourront plus être éliminés par des tirs, du piégeage ou du déterrage. Pauvres Nimrods !

Vous ne serez plus les muses d’artistes qu’enchantaient votre beauté, comme l’Amandier de Van Gogh, le Pommier en fleurs de Monet, ou l’Arbre de vie de Klimt, comme ces chênes, hêtres, bouleaux, genévriers que Rosa Bonheur « aimait à la folie », ceux dont Théodore Rousseau entendait les voix, ou celui de l’espérance qui disait à Frida Kalho « Tiens-toi droite. » Heureusement qu’il y a encore des musées (climatisés) où les voir…
Qu’il est loin le temps où Pierre Loüys écrivait:
Les arbres des forêts sont des femmes très belles
Dont l’invisible corps sous l’écorce est vivant.
La plus pure eau du ciel les abreuve, et le vent
En séchant leurs cheveux les couronne d’ombrelles.
Ou Jean Cocteau:
Gravez votre nom dans un arbre
Qui poussera jusqu’au nadir. Un arbre vaut mieux que le marbre
Car on y voit les noms grandir.
Ou Robert Desnos:
Il était une feuille avec ses lignes
Ligne de vie
Ligne de chance
Ligne de cœur
Il était une branche au bout de la feuille
Ligne fourchue signe de vie
Signe de chance
Signe de cœur
Il était un arbre au bout de la branche
Un arbre digne de vie
Digne de chance
Digne de cœur
Cœur gravé, percé, transpercé,
Au bout des racines il était la terre
La terre tout court
La terre toute ronde
La terre toute seule au travers du ciel
La terre.
Ou encore Gilles Servat:
Arbres des générations d’homme
naissent et disparaissent pendant votre vie
vous êtes la sagesse face à la folie
la durée devant l’éphémère
le stable devant le passager.

L’arbre est une métaphore de l’homme.
Moi poète mineur qui ai souvent besoin de prendre de grands bains d’arbres, à vous encore épargnés par la géhenne* et le pandémonium** créés par l’homme, je vous dédie ce petit poème d’amour:
Arbres dont le plus grand est né d’une graine minuscule
Arbres qui même morts
Savez encore nous chauffer
Arbres qui sont souvent nos dernières demeures
Arbres qui partagez l’air avec la bête et l’homme
Comme disaient les Amérindiens
Arbres qui avez les pieds dans la terre
Et la tête dans le ciel
Comme les bons poètes
Arbres qui « échangez des oiseaux comme des paroles*** »
Arbres qui abritez majestueusement
Des plus petits que vous des insectes aux écureuils
Arbres qui nous disent avec tendresse
Quand vous êtes heureux
Arbres qui pleurez parfois
Mais toujours en silence
Arbres qui savez mourir à l’automne
Pour renaitre au printemps

Arbre qui êtes les sexes de la Terre
A la fois féminins et masculins
Arbres qui cachez votre âge
Loin des regards indiscrets
Il faut vous éventrer pour le connaître
Arbres que les anciens Celtes plantaient
Pour la naissance d’un enfant
Arbres que le Dieu de la Bible a créés au 3ème jour
Avant les animaux et les hommes
Arbres solitaires et ténébreux
Qui rêvez peut-être du temps où vous étiez sacrés
Arbres qui vivez en grandes familles
Où les mystiques voient des cathédrales
Arbres dont on faisait des maisons
Qui vivaient plus longtemps que nous
Et des pirogues puis des bateaux
Pour aller toujours plus loin sur l’eau
Arbres dont ont fait des livres
Qui ne vous méritent pas tous
Loin de là
Mais dont certains nous délivrent
Arbres nos sœurs Arbres nos frères
Sans qui la terre serait nue
Comme une femme morte
Si vous disparaissez tous
Ensuite ce sera notre tour.
*géhenne: lieu de souffrance
**pandémonium: la capitale imaginaire de l’Enfer selon John Milton
***Saint-Pol-Roux

Burnt-forest-full-of-crosses-made-with-branches-forming-a-graveyard-of-trees-in-catalonia-spain: Photos released free of copyrights under Creative Commons CC0.
Merci à Jean-François Le Glaunec pour ses trois photos d’Arbres remarquables extraites de sa belle exposition du même nom.
