CRITIQUE, festival. 78ème Festival d’Art lyrique d’AIX-EN-PROVENCE, Théâtre de l’Archevêché, le 4 juillet 2026. MOZART : Requiem ; Pygmalion orchestre et chœur. Roméo Castellucci/Raphaël Pichon
La mélancolie de la vie : extinction de tout ou presque
Cet extraordinaire moment théâtral est le spectacle hybride et novateur voulu par Pierre Audi lors de sa première saison comme directeur du festival d’Aix en Provence à l’été 2019. Cette reprise l’année de sa mort est un bien bel hommage. L’intelligence et la beauté du spectacle conçu par Roméo Catsellucci et Raphaël Pichon restent d’une acuité diabolique et dérangeante. Les quelques rares huées aux saluts prouvent hélas que tout peut s’éteindre, sauf la volonté de sensure.
Quatre brins tissent le fil rouge de la soirée.
1 La mort imminente d’une vieille femme qui revit les moments marquants de sa vie.

2 Le mur du fond sur lequel apparait une liste d’extinctions groupées par thèmes. L’anthropocène est terriblement sidérante car entre 2019 et 2026 elle s’est trop rapidement aggravée. Ces mots lumineux qui défilent sont accablants.

3 La fraternité et l’énergie que le groupe humain apporte. C’est ainsi que quelques figurants et tous les choristes dansent et jouent toute la soirée.

4 Dans la fosse Raphael Pichon et son orchestre Pygmalion jouent si divinement que la beauté de la direction et la richesse des coloris orchestraux créent un enveloppement de magie à l’ensemble. La partition est celle complétée par Sussmayer qui est connue du plus grand nombre. Raphael Pichon y a inséré des parties grégoriennes et des oeuvres de Mozart adaptées. C’est absolument magnifique et plein de sens.
Ces quatre fils se croisent et s’enrichissent mutuellement et il en ressort la compréhension d’une humanité touchante, dolente et précieuse, si présente dans cette partition merveilleuse.
Difficile de rendre compte de tous les détails subtils de cette soirée. Nous retiendrons que la poésie irrigue le spectacle, la beauté, la tristesse et également l’énergie de la vie que le collectif permet. L’homme seul n’existe pas. Le bébé seul sur scène qui clôt le spectacle est bouleversant dans son dénuement. Oui chacun est seul face à la vie et à la mort peut être ! Mais entre-temps la vie en groupe permet la joie. Et c’est le chœur Pygmalion qui est exceptionnel de beauté, avec des corps qui dansent et un chant libéré des partitions. Cela donne une vigueur rythmique inimaginable. Nous avions été éblouis par ce Requiem en concert par Pygmalion en 2018.
Ce spectacle va encore plus loin: c’est l’implication exceptionnelle du chœur. Ainsi un chœur en majesté avec un orchestre si riche donne à la musique de Mozart une place de choix.
Les quatre solistes sont à la hauteur avec en basse un Axel Rosen tout à fait émouvant. L’air qu’il interprète en solo supplémentaire permet à sa somptueuse voix et son art du chant de se développer. Le ténor Duke Kim a un timbre magnifique et ses très courtes interventions sont remarquables. L’alto de Beth Tailor est absolument exceptionnel. Dans le solo après l’Agnus Dei elle arrache des larmes. La soprano Melissa Petit a également une très belle présence. Le dernier chanteur que je citerai est un tout jeune garçon qui d’une voix diaphane bouleverse l’âme lors de chaque intervention.

En alternance avec Ramy Lazreq, César Bogdanas est ce soir absolument merveilleux. Cette fragilité humaine qui au demeurant tient d’une sorte de miracle est bien notre lot. Visuellement le spectacle est puissant avec des moyens d’une incroyable simplicité. Les lumières sont subtiles et très vivantes, les éléments visuels sont toujours intelligemment présentés sans jamais alourdir le propos. Le plateau final monte et s’incline tranquillement laissant glisser tout ce qu’il contient, évocation signifiante des pertes matérielles, sens de la vie ? La sorte de planète dessinée qui se révèle in fine avec sa queue comme une comète évoque la question métaphysique de notre place dans l’univers qui avance on ne sait pourquoi, ni vers quoi. Le bébé seul sur scène termine de nous rappeler notre extrême fragilité initiale et finale.

Ce très, très beau spectacle ressuscité avec art ce soir est incroyablement intelligent dans sa lucidité aveuglante. Ont été rajouté depuis 2019 dans les pertes écrites sur le mur bien des lieux du Liban et de la bande de Gaza sans oublier l’Ukraine. Car la destruction qui fait rage autour de nous finira par nous atteindre. Même le théâtre de l’Archevêché qui vibre la nuit avec la musique de Mozart est peut-être menacé… Cette bulle est si fragile.

Soirée rare, véritable tour de force parfaitement réalisé par Romeo Castellucci et Raphael Pichon en parfaite harmonie, elle restera dans la mémoire de nos cœurs comme un souvenir précieux. In memoriam Pierre Audi.
Credit Photos : Monika Rittershaus
