Lumineuse femme sans ombre à Aix
Quel succès ! La salle entière du Grand Théâtre de Provence qui se lève pour acclamer Klaus Mäkelä lors de sa montée sur scène à la fin de la représentation historique de La femme sans ombre de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal. Car ce chef d’œuvre si exigeant a été remarquablement dirigé par Klaus Mäkelä. L’audace du jeune maestro est connue. Mais faire sa première direction d’opéra avec cette œuvre incroyablement complexe n’allait pas de soi. Le chef finlandais a ébloui par l’équilibre parfait qu’il a mis en place entre fosse et plateau. L’attention portée aux chanteurs en particulier a été constante. Et quand il s’agit de faire sonner l’orchestre de Strauss nous savions de quoi il est capable et nous n’avons pas été déçus. Direction dramatique, urgente et rutilante à la Solti. L’ouvrage avance sans temps morts. L’orchestre de Paris a été admirable en tous points que ce soit les couleurs et les nuances d’ensemble comme les solo divinement phrasés. Les cuivres graves ont été insolents et les percussions ont osé aller jusqu’au diaphane le plus magique. Les plus exigeants ont été satisfaits. Le jeune maestro est un vrai chef de théâtre et après ce coup d’éclat nous avons hâte de l’entendre dans d’autres opéras.

La distribution est également superlative. Chacun a des moyens exceptionnels et est capable d’équilibrer sa puissante voix avec ses collègues. Les airs sont somptueux mais les terribles ensembles dans lesquels il est difficile d’éviter la surenchère ne l’ont pas été moins. Par ordre d’entrée en scène la Nourrice de Nina Stemme a d’emblée mis la barre très, très haut. La grande diva wagnérienne est aujourd’hui capable avec son homogénéité de timbre de chanter des vrais rôles graves comme celui-ci. La voix est toujours aussi superbe sur toute la tessiture. L’incarnation du personnage est grandiose : gestes, regards, déplacements tout est cohérent. Le personnage méphistophélique entre terreur et séduction est révélé dans toute sa complexité.

Michael Spyres offre à l’Empereur son timbre si particulier à la fois barytonnant et ténor de lumière. Dans un chant châtié, élégant et des phrasés amples il est parfait. Le confort vocal permet une grande aisance d’écoute. En coloriste il sait assombrir sa voix lorsque ses émotions le traversent dans le dernier acte.

Vida Mikneviciuté en Impératrice est rayonnante. Avec un timbre clair et vibrant elle incarne un personnage de lumière féérique. Comme si la voix irisée et sa robe noire signaient son essence divine. La douceur ou la puissance sont parfaitement dosées dans son chant avec de superbes notes piano.

Les trois frères de Barak, Jean-Sebastien Bou, Tomasz Kumiega et Daniel Miroslaw sont riches de timbres complémentaires et chacun est très présent. Ils interviendront encore dans d’autres moments solo avec brio.

La Teinturière est la soprano canadienne Ambur Braid. Voix incroyablement puissante et très expressive. C’est une découverte enthousiasmante. En effet le jeu de l’actrice est d’une précision inhabituelle, tout en finesse. Le chant et le jeu s’équilibrent comme rarement dans ce rôle très difficile. La profondeur du personnage est révélée comme rarement. Barak est le baryton americano-irlandais Brain Mulligan. Timbre riche, chant phrasé avec art, texte limpide et jeu naturel, tout concourt à faire de lui un Barak mémorable. Et quelles possibilités de douceur comme de puissance !

Souvent faites depuis la salle, toutes les interventions surnaturelles sont magnifiquement réussies. Robert Lewis est un faucon inhabituellement puissant. Et Héloïse Mas une voix d’en haut mystérieuse à souhait. Les chœurs de l’Orchestre de Paris et le chœur d’enfants sont tous deux somptueux.
Barrie Kosky propose une mise en scène d’une apparente simplicité. Rien ne vient surcharger cet opéra symbolique si riche et pourtant les didascalies sont pour la plupart respectées. La scénographie de Michael Levine est limpide. Les costumes de Victoria Behr sont très habiles et marquent bien les différences de classe qui s’effacent petit à petit. Ils prennent très bien les lumières et semblent confortables.

Les lumières de Franck Evin sont très réussies. C’est la gageure de cet opéra et le résultat est admirable. Les changements d’univers sont crédibles grâce à la magie des lumières.

Le dispositif scénique est particulièrement intelligent comme une boite noire centrale qui révèle les univers avec peu de moyens. Ainsi c’est sur une petite estrade qu’apparait le monde merveilleux d’en haut.

Un rocking-chair épouse la pulsation de la partition et donne à la fois une idée du confort d’un certain luxe et renforce le sentiment d’urgence de la situation qui ne laisse que trois jours à l’Impératrice pour trouver son ombre. Sur son cheval à bascule au sabots de hachoir l’empereur a une position symbolique de domination sociale et de mort de son gibier. C’est également la mise en abyme de la dimension infantile de son personnage trop auto centré. Au dernier acte, le cube blanc de toute la scène est éblouissant, il sert de prison paradoxale par sa vastitude, puis il deviendra un lieu divin, c’est une belle idée.

Les déambulations comme dans un labyrinthe sans se voir de Barak et sa femme sont très émouvants. La confrontation très physique de l’Impératrice et son père est particulièrement dramatique. La magie est présente avec élégance et humour. Les femmes en robe noire pailletée et sans têtes ont des gestes de mains particulièrement expressif, l’étrangeté de leur allure est sensationnelle.

Cette magie fonctionne parfaitement également avec le jeune homme qui séduit la Teinturière, un danseur en collant scintillant. Très admirable prestation entre danse et gymnastique toujours pleine de sensualité de Prince Mihai.

Le décor le plus complexe est celui du monde humain. Une super structure en barreaux métalliques sur trois étages est révélée par la boite noire. Les lumières donnent profondeur ou mystère au besoin. De nombreux chiffons apportent des couleurs. Cela permet également un jeu subtil entre les personnages. Cette tour va tourner sur elle-même dans les moments de magie pour casser les repères et donner également ce sentiment d’urgence si présent dans l’action.

La direction d’acteur très exigeante est d’une précision admirable. Chaque personnage est très réussi et les relations entre eux sont très fouillées. La Teinturière évite toute caricature et son humanité est émouvante même dans ses colères. La Nourrice est à la fois mystérieuse, terrifiante et bonne. C’est Barak qui a le jeu le plus varié et offre donc une dimension très complexe au personnage de l’Homme presque parfait. L’intelligence des dispositifs scéniques rend hommage au texte si complexe de Von Hofmannsthal sans l’alourdir. La mise en scène du directeur du Komische Oper Berlin qui a mis en scène avec grand succès une Flûte Enchantée qui fait le tour du monde a réussi le pari de réaliser un pendant magnifique avec cette Femme sans Ombre. Sa mise en scène va faire date. La production de la Flûte Enchantée de cet été à Aix et qui nous a grandement déçus, ( voir la critique de mon collègue Emmanuel Andrieux) ne parait après cette soirée magique que plus ratée encore…

Par un travail très abouti, Barrie Kosky a su rendre hommage avec brio à ce chef d’œuvre associant si singulièrement un Hugo Von Hoffmansthal d’une profondeur rare et un Richard Strauss magicien de l’orchestre et créateur de mélodies sublimes. Un Grand Chef d’œuvre a été mis en valeur dans toutes ses splendeurs par cette production aixoise cette année. Union musique et théâtre totalement réussie : le tandem Mäkelä et Kosky est prodigieux. Cette Co-production avec La Monnaie/Munt et le Greek National Opera va être filmée par Arte. Et sera diffusée sur France Musiques. Le public enthousiaste d’Aix a eu la chance de découvrir une très grande production qui fera date. La vidéo sur Arte.TV l’immortalisera.

Hubert Stoecklin

Crédit photographique © Monika Rittershaus
CRITIQUE, festival. 78ème Festival d’Art lyrique d’AIX-EN-PROVENCE, Grand Théâtre de Provence, le 6 juillet 2026. R. STRAUSS : La femme sans ombre. B.Kosky/K.Mäkelä. M.Spyres. V.Mikneviciuté. N.Stemme. B. Mulligan. A. Braid. Orch. de Paris et Chœur.
