Après deux ans d’absence à Toulouse, Mister Freeze revient dans la ville où tout a commencé. Et plus qu’un simple retour, cette édition ressemble davantage à une nouvelle prise de possession. Du 5 juin au 26 juillet, le festival d’art urbain investit la caserne Jacques-Vion, un ancien site des pompiers inscrit aux Monuments historiques, transformé pour l’occasion en immense terrain d’expérimentation artistique. Plus de 40 artistes venus de France et d’ailleurs y installeront peintures, fresques, sculptures, photographies et performances dans un espace de près de 10 000 m².

En attendant que les fresques ornent les supports… ©Eris Guiraud
Le nom de cette édition : “Ça déborde”. Un titre qui semble avoir été donné par le street art lui-même. Un thème qui dépasse les murs, les cadres, les lieux où on l’attend. Et qui refuse aussi de rester enfermé. Mais la dérision commence dès l’endroit choisi. Cette année, Mister Freeze s’installe dans un bâtiment patrimonial où il est justement impossible de “déborder” partout. Les murs de la caserne étant protégés, certaines zones doivent être préservées et les artistes ont dû s’adapter à de nouveaux supports spécialement fabriqués pour eux. “Il y a quelque chose d’assez ironique dans cette idée”, explique Julie Forma, la chargée de communication du festival. “Le thème parle du fait de dépasser les limites alors qu’on est dans un lieu où on ne peut justement pas trop déborder.”

Vion se transforme petit à petit… ©IAMP PHOTOGRAPHIE
À la place des murs directement peints, l’équipe a imaginé et construit des cloisons, toiles et installations destinées à accueillir les œuvres. Car derrière ce qui ressemble à une exposition géante, il y a d’abord un chantier. Et un vrai. “Les visiteurs voient le résultat final mais ils n’imaginent pas forcément tout le travail qu’il y a avant. Quand on arrive dans une exposition, on voit les œuvres mais on ne pense pas à toute l’équipe qui a fabriqué les cloisons, monté les espaces, préparé le lieu…”
Pendant plusieurs semaines, une dizaine de personnes travaillent presque à temps plein pour préparer cette transformation. “On passe énormément de temps dessus. Notre vie est un peu entre parenthèses pendant cette période-là.” Derrière les grandes fresques et les installations monumentales se cachent aussi des questions beaucoup plus terre-à-terre. Il faut trouver des financements, convaincre des partenaires, construire les supports ou encore adapter les contraintes du lieu.
Car Mister Freeze reste une association qui fonctionne largement grâce à son réseau et à son énergie collective. “On est soutenus mais on s’autofinance aussi beaucoup”, précise-t-elle. Cette notion de collectif revient presque constamment dans les discussions autour du festival. Depuis ses débuts, Mister Freeze se décrit comme une “famille”. Une formule qu’on pourrait facilement prendre pour une phrase de communication de plus. Sauf qu’ici, elle semble beaucoup plus concrète. “Le régisseur est le cousin du président, ses parents viennent nous aider, sa cousine tient la boutique, des amis viennent donner un coup de main bénévolement… Même pendant les repas de famille, on parle souvent de Mister Freeze !”. L’image pourrait presque faire sourire : une réunion de famille où l’on discute logistique, bombes de peinture et installations géantes autour d’un repas du dimanche.
Mais c’est peut-être aussi ce qui explique pourquoi le festival garde cette atmosphère particulière malgré sa croissance. Depuis sa première édition organisée dans un ancien frigo industriel de Launaguet en 2013, Mister Freeze n’a cessé de grandir tout en gardant le même principe : prendre des lieux inhabituels et les transformer temporairement en espaces artistiques. Pourtant, après plus de dix ans d’existence, le défi n’est plus le même. “Ce qui devient compliqué aujourd’hui, c’est surtout de surprendre. Le public change, les artistes évoluent aussi, il faut savoir s’adapter et se réinventer”.
Elle évoque notamment les transformations du street art lui-même. Certains artistes autrefois présents dans la rue exposent aujourd’hui dans des galeries ou travaillent avec des agents. “Avant, on parlait directement aux artistes. Aujourd’hui parfois on entend plutôt : « mon manager vous rappellera ».” Le street art s’est professionnalisé. Son public aussi.
Et c’est justement là que Mister Freeze essaie encore de garder sa place, entre accessibilité et exigence artistique. “On a encore des gens qui nous demandent ce qu’est Mister Freeze. Au fond, c’est simplement donner l’art aux gens. Démocratiser le street art.” Une idée qui se retrouve particulièrement dans les espaces destinés aux plus jeunes. Cette année encore, ateliers participatifs et activités pour enfants feront partie du programme. Et lorsqu’elle imagine ce qu’elle aimerait que représente Mister Freeze dans quelques années, elle ne parle pas immédiatement des artistes ou de la fréquentation.

Un lieu bientôt transformé ©Eris Guiraud
Elle parle des enfants. “Quand on est petit, on nous dit souvent qu’il ne faut pas dessiner sur les murs”, dit-elle. “Mais peut-être qu’on peut aussi se libérer de ça et comprendre qu’on peut devenir artiste. Que dessiner sur les murs, on peut en faire son métier. »
Au fond, “Ça déborde” ne parle peut-être pas seulement des œuvres ou des couleurs qui envahissent les murs d’une caserne. Ça parle aussi de frontières plus discrètes, celles qu’on impose parfois à la création. Et pendant deux mois, Mister Freeze semble avoir un objectif bien déterminé ; les faire sauter.


