Ils ont traversé la France en diagonale depuis le CDN de Colmar, Émilie Capliez et Matthieu Cruciani sont aux commandes du Théâtre de la Cité depuis quelques mois. Même si la programmation de cette saison a été pensée en bonne partie par l’ancienne direction, il y a des connivences, des intérêts communs. Donner voix aux marginalités, rencontrer ce territoire, se tourner vers la jeunesse, monter des grands textes, et penser l’itinérance. Voici quelques-unes des missions que se sont fixées Émilie et Matthieu, en plus de ce Grand Ensemble, ce collectif d’artistes qu’ils veulent accompagner et soutenir.

Émilie Capliez et Matthieu Cruciani © Simon Gosselin
Parmi eux, Baro d’evel. Toujours en fièvre, ils lanceront la saison avec la joie, la puissance du rêve, et cet univers débridé et si inventif qui font leur identité. Ils joueront un spectacle déjà passé dans la grande salle il y a deux ans, Qui som? À travers le jeu de la matière, la virtuosité de la danse, de l’acrobatie, ils questionneront, avec poésie, notre rapport au monde et à autrui. Ces concepts d’identité et d’altérité s’infiltreront aussi avec justesse dans d’autres pièces. Avec les mots de Koltès dans La Nuit juste avant les forêts, mis en scène par le co-directeur du TDC et interprété par Jean-Christophe Folly. Une nuit de pluie, un homme sans domicile demande du feu à un autre, point de départ d’un long monologue où le violon s’entremêle avec ce récit brut, cette confession d’une marginalité escarpée et lucide. La rencontre encore, entre deux adolescentes cette fois dans Les Petites Filles Modernes (titre provisoire), du metteur en scène Joël Pommerat qui, à travers la forme du conte et du roman, explorera les pouvoirs de l’enfant face à un monde d’adultes homogène et sclérosé.

Les Petites Filles Modernes © Agathe Pommerat.
Traversée (aussi en Langue des Signes*), cette autre fable adaptée du roman d’Estelle Savasta, et inspirée de témoignages de mineurs non accompagnés clandestins, abordera la difficile construction de soi face aux vies fragmentées. L’autre est parfois loin et parfois tout proche. Comme dans Mon frère (LDS*), un spectacle drôle et décalé sur la fragilité de l’empêchement, les combats et les joies qui en résultent et raconté avec la tendresse et la délicatesse verbale de François Gremaud, un fidèle du lieu. Si proche et si mystérieux parce qu’inconnu. Comme ces deux hommes qui se retrouvent égarés dans le cosmos et faisant face à la fin d’un monde. Entre rires et larmes, Fusées de Jeanne Candel, nous propulsera du rêve d’enfant au cauchemar de l’adulte avec son théâtre d’objets fantasmagoriques. Quoi de plus efficace pour rencontrer l’autre que de prendre sa place. Dans On fera mieux la prochaine fois, avec la Bulle bleue, au Théâtre Garonne, des comédiens s’attacheront à faire vivre des répétitions d’acteurs et feront émerger toute la fragilité du métier comme sa grâce.
Le cinéma justement a sa part belle avec la nouvelle direction notamment à travers la création de la co-directrice Émilie Capliez intitulée Une vie d’acteur. Le septième art devient le prétexte pour se raconter tandis que 9 min 43 prendra comme point de départ 60 ans de films de Jean-Luc Godard pour relater nos élans de jeunesse et notre faculté à s’adapter au monde qui nous transforme. Mais la logorrhée utopiste godardienne peut aussi côtoyer le Silence. Celui d’Antonioni par exemple. En s’inspirant de ce cinéaste, Lorraine de Sagazan relèvera le défi de proposer un spectacle sans paroles, immersif, en bi-frontal, où seul le monologue, comme un long-plan séquence, convoquera par l’intime, la richesse des paysages intérieurs des personnages du cinéaste.

Une vie d’acteur © Jean-Louis Fernandez.
Et quand on ne parle pas, souvent le corps parle pour nous. Il a son langage, sa force, son rythme. Celui de la danseuse de flamenco Rocío Molina sera tout entier absorbé par l’échauffement dans Calentamiento (avec La Place de la Danse**) : elle racontera l’éveil du corps avant l’embrasement de la danse, entre extase et épuisement, labeur et virtuosité. Tandis que Thaumazein et Monday (PDLD**) chercheront à retranscrire l’émotion de vivre dans un monde qui tourne trop vite, qui nous déshumanise : le premier par une scénographie étonnante avec deux acrobates sur une immense toupie et le second, par une hypnose physique de 4 interprètes baignés dans un jeu de lumière et de musique conçu par Arno Schuitemaker. Dans le ballet Honda romance (PDLD**), ce seront 10 performeur-ses emmenés par la comédienne, circassienne, metteuse en scène Vimala Pons, qui composeront avec l’équilibre, comme une quête métaphorique du bonheur.

Monday © Natasa Cvjetkovic.
Un bonheur fragile, aux prises avec nos vicissitudes, nos souffrances, nos écueils. Ceux de Sans suite [un air de roman] avec le Théâtre Sorano ou de Quand la neige tombera sur l’océan qui prendront comme motif la proximité avec la mort d’un parent. Tandis que dans L’hors-présence, c’est le personnage principal lui-même, Laure, qui est condamnée par la maladie et qui convoque les siens pour organiser ses derniers jours. Mais ce bonheur est aussi conditionné par ce qui fait société, le vivre-ensemble, le politique. Les débats sont ouverts. Celui de 7 minutes promet des tensions. Dans ce huis-clos en bi-frontal porté par 11 comédiennes, il est question d’un droit auquel il faut renoncer pour sauver une usine. Les débats de Quand j’étais petite je voterai (LDS*), cette autre création d’Émilie Capliez, établissent avec malice un parallèle entre l’élection de délégués de classe et les enjeux d’une démocratie. Les ados de Propagang, eux, kidnapperont le ministre de l’Éducation dans le but de refonder les programmes scolaires : une pièce empreinte d’humour aux accents de cabaret et de comédie musicale pour questionner ce qui fonde notre histoire, nos croyances. Ce qui s’infiltre dans nos sociétés c’est aussi l’irréconciliable. La fête se confronte au racisme et à la discrimination, pour dire l’indicible. Inspiré d’un drame, un bizutage tragique, le récit, entre fiction et réalité, abordera le thème de la protection des élites, et d’une justice qui fait défaut.

La Fête © Christophe Engels.
Mais pour éclairer nos sociétés, il suffit parfois de relire nos classiques. Sophocle par exemple. Avec Œdipe / Antigone, Stéphane Braunschweig mettra en scène un thriller politico-familial sur 3 générations et jettera un coup de projecteur sur la folie des hommes et les ravages du pouvoir. Autre famille, autre auteur, Tchekov et son anti-héros par excellence, Ivanov. Le pari du metteur en scène Jean-François Sivadier : réconcilier deux versions du texte de l’auteur russe, l’une comique, l’autre dramatique, pour aborder le désenchantement, l’ennui et le désamour.

Ivanov © Jean-Louis Fernandez.
Quelques pointes et pas de danse achèveront la saison sous le signe des Amours fugitives. Les trois ballets de l’Opéra national du Capitole nous mèneront de Séville à Buenos Aires, faisant se mêler néoclassique et contemporain, profane et sacré dans ce « théâtre lumineux ». Un lieu au service d’une mission, celle que Matthieu et Émilie résumaient ainsi le soir de leur présentation de saison : « Penser ses rêves pour les rendre réels et les partager. »
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