Amener à comprendre le monde pour mieux l’habiter : c’est aussi le rôle que Judith Pargamin entend donner au Muséum de Toulouse. Depuis son arrivée à la tête de l’établissement au printemps dernier, après 16 années passées au musée d’histoire naturelle de Lille, la planétologue et conservatrice de formation imagine les prochaines pages de cette institution tournée vers le vivant, les collections et les publics.

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Culture 31 : Avant de poser vos bagages dans la Cité des Violettes, vous avez dirigé le Muséum de Lille durant 16 années. Quel enseignement majeur avez-vous tiré de cette longue expérience ?
Judith Pargamin : J’ai appris à découvrir le monde des muséums. Avant d’en prendre la direction, j’étais chargée de collections au sein de l’établissement, mais avant mon arrivée, je n’avais jamais travaillé dans un muséum. J’étais déjà fascinée par les muséums, parce que ce sont des lieux complètement magiques, puis j’ai découvert qu’ils étaient beaucoup plus que ça, qu’il y avait toute une richesse de collections, de propos adressés aux visiteurs. Ce sont des lieux qui portent des ambitions fortes, voire des valeurs extrêmement fortes. Et tout ça avec des gens – dont je fais partie maintenant – qui se disent que par leur action, ils peuvent participer à changer le monde, d’une certaine manière. C’est ce que j’ai appris en dirigeant le Muséum de Lille toutes ces années.
En juin dernier, la Mairie de Toulouse annonçait votre nomination à la tête du Muséum de Toulouse. Quel était votre regard sur l’établissement de la Ville rose avant cela ?
C’est drôle, parce que j’avais visité l’établissement en 2008, à sa réouverture. À l’époque, j’étais encore en formation de conservateur de musée. C’était juste avant que je sois recrutée à Lille. Et j’étais donc venue voir ce musée à la pointe, rénové. Avec beaucoup d’autres professionnels, on avait visité les lieux en compagnie de Jean-François Lapeyre, qui était le directeur à l’époque. Il nous avait montré ce nouvel établissement qui émergeait, pour que l’on donne notre avis.
J’ai ce souvenir de ce lieu incroyable, très moderne, avec ces espaces magnifiques. Et en même temps, du respect accordé au patrimoine bâti, au patrimoine historique. Pour moi, tout au long de ces années, le Muséum de Toulouse était un petit peu ce grand frère muséum, qui a été rénové, qui porte des projets ambitieux, et qui a une activité d’expositions très développée. Et donc c’était un lieu pour lequel j’avais beaucoup d’intérêt. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai candidaté avec beaucoup d’enthousiasme lorsque le poste a été ouvert.

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C’était donc un poste que vous convoitiez.
Le principe, avec les postes de direction dans la fonction publique territoriale, c’est que la collectivité lance un appel à candidature pour des professionnels. Et j’ai vu le poste s’ouvrir. Puis je me disais depuis longtemps qu’un jour, je partirais de Lille. Le Muséum de Toulouse offrait une belle possibilité en termes d’évolution ! Et même si je connaissais très peu la ville, j’avais également de très bons échos. Donc ça a aussi joué dans ma décision.
Rapidement après votre arrivée, vous avez été confrontée à un challenge de taille au cœur de l’été : la panne de climatisation en pleine phase de fortes chaleurs. Comment avez-vous vécu cette période ?
Je dirais que ça peut faire partie de la vie d’un établissement. J’ai déjà vécu tout un tas de rebondissements et d’évènements à Lille. Par exemple, on a tous dû fermer pendant le confinement, suite à la pandémie de Covid qui nous est tombée dessus. J’ai aussi vécu une panne informatique suite à une intrusion dans le système d’information de la Ville : on a été privés de mails pendant trois mois ! Et d’ailleurs, on travaille beaucoup, dans des lieux comme les nôtres, sur les choses à mettre en place quand on n’est plus capable d’avoir un fonctionnement normal. Effectivement, on a des établissements, où finalement, on ne peut pas juste fermer la porte, et puis partir et dire qu’on reviendra quand on reviendra, même pendant le Covid. En tout cas, on avait des espèces vivantes à Lille, des insectes qui étaient présentés au public. Donc il fallait assurer une forme de passage régulier pour que le cheptel ne meure pas.
C’est pourquoi on travaille sur des plans de continuité d’activité et sur un plan de sauvegarde des biens culturels dans nos établissements. C’est-à-dire que si demain, il arrive un sinistre majeur et qu’on doit mobiliser des équipes et mettre en place des actions d’urgence, on doit savoir quoi faire. Donc je dirais que d’une certaine manière, ça fait partie des choses auxquelles, nous, professionnels, on se prépare. Même si je ne dis pas que ça fait plaisir à vivre ! Après, on est toujours dépendants de plein de facteurs extérieurs, notamment la capacité à avoir la bonne pièce pour réparer la machine défectueuse, etc. Ces choses-là prennent du temps.
Sur une note plus positive, votre mandat s’est aussi ouvert pendant les derniers temps de l’exposition temporaire « Domestique-moi si tu peux ! ». Quel bilan en tirez-vous ?
C’est une exposition qui a eu un très bon retentissement. D’abord parce que la question qui a été abordée peut intéresser tout le monde, quel que soit le niveau de connaissance. À savoir cette question de comment on vit avec un vivant animal et végétal qu’on rend très proche de nous, comment on l’exploite en tant qu’êtres humains pour vivre mieux. C’était déjà un sujet qui parlait ! L’exposition a su aborder cette question de manière large.
C’est aussi ça qui intéresse nos visiteurs. C’est-à-dire qu’à partir d’un sujet scientifique, finalement parfois assez pointu, on montre les retentissements sur plein d’autres aspects. Dans l’exposition, la cabine à ronronnements de chat a, entre autres, rencontré un succès particulier. C’est drôle, parce certains visiteurs m’interrogent, quand ils me croisent dans le muséum, parce qu’ils cherchent le canapé à ronronnements. Je suis très désolée de leur dire qu’il n’est plus présenté !
Le 2 octobre, l’exposition « Minéraux, bien plus que des cailloux » a en effet pris la relève. Comment introduiriez-vous ce voyage dans le monde minéral ?
Quand on parle de minéraux, les gens imaginent des pierres chatoyantes, colorées, et scintillantes. Et c’est ce qu’ils vont voir ! Ils ne vont pas être déçus, car il y a des échantillons minéraux absolument extraordinaires, des choses très belles, d’une grande variété de formes et de couleurs. Je pense que le visiteur va être surpris de voir une telle diversité. C’est un premier aspect qui est important, mais l’exposition est bien plus que ça. Au-delà de cet aspect scientifique et esthétique, elle va raconter la manière dont l’humain a exploité les minéraux au fil du temps.
C’est une partie vraiment très historique, mais aussi très contemporaine. Par exemple, pour produire un smartphone qui pèse quelques dizaines de grammes, vous avez besoin d’extraire 70 kg de minerai. L’idée est aussi de parler de l’exploitation minérale et de toujours évoquer des limites planétaires, des limites que l’humanité parfois franchit. Ça nous amène à réfléchir sur nos modes de consommation. Puis il y a aussi une partie aussi sur les minéraux dans la culture populaire, pour montrer à quel point le minéral est présent dans notre univers culturel et imaginaire, et beaucoup plus qu’on ne le pense au premier abord.

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De manière plus globale, vous souhaitez, en tant que directrice, amener les visiteurs à réfléchir sur la manière dont l’humain habite le monde. C’est-à-dire ?
Chacune de nos actions, même le fait de respirer, a un impact sur l’environnement, puisqu’on rejette du CO2 dans l’atmosphère. Et cet impact se mesure de différentes manières ! Il peut se mesurer à travers des choses qui rentrent dans les champs des musées d’histoire naturelle, puisqu’au fil des siècles, voire des millénaires, on a interagi avec notre environnement. L‘idée est donc de se questionner sur les manières d’amener le visiteur à comprendre le monde qui l’entoure et l’impact qu’il a sur ce monde, à travers nos collections et nos thématiques, qui sont finalement assez larges.
Le patrimoine, c’est aussi des racines grâce auxquelles on peut comprendre demain et se projeter. Parfois, on dit que les musées parlent du passé, qu’ils présentent des choses qui sont mortes et disparues. Mais c’est important de comprendre ce qu’il y a derrière nous pour pouvoir aborder un avenir en changement perpétuel, avec le plus de sérénité possible.
Vous allez d’ailleurs élaborer le nouveau projet scientifique et culturel du Muséum, à l’horizon 2028. Comment approchez-vous cette mission ?
Un projet scientifique et culturel, c’est un document cadre pour un établissement comme le nôtre. Un tel document s’appuie aussi sur un état des lieux, notamment de nos ressources patrimoniales. Ensuite, on réfléchit ensemble à la direction dans laquelle on veut emmener le Muséum, à la fois du côté de son lien aux collections, c’est-à-dire comment les enrichir, mais aussi et surtout du côté du lien avec les publics. La question est : « Comment est-ce qu’on continue à satisfaire un public ? ». On a notamment un public familial très important au muséum, un public scolaire aussi. Et on doit se demander quels sont les publics à qui on a envie de raconter des choses, à qui on a envie de faire prendre conscience de tout ce qu’on est capable de raconter.
On pourra aussi travailler sur la place du muséum dans un paysage culturel très riche, avec d’autres lieux. Des lieux muséaux comme le très beau Musée des Augustins, le Musée Saint-Raymond et le Musée des Arts Précieux Paul-Dupuy, qui sont à côté de nous, et puis tout le territoire culturel. Parce qu’un musée ne peut pas uniquement rester dans ses murs. Il y a un vrai enjeu d’aller à la rencontre des publics et de collaborer avec d’autres institutions.
Enfin, le Muséum semble sur une pente ascendante avec notamment une hausse de fréquentation à hauteur de 166 % durant la dernière Nuit des musées. Est-ce davantage une pression ou une source d’optimisme ?
C’est une bonne question ! Je pense qu’il faut se dire que les musées, muséums et lieux patrimoniaux, qui sont parfois en concurrence avec énormément d’autres choses dans le champ des loisirs, restent très appréciés par le public, parce qu’ils présentent du réel. C’est quand même une de nos forces. Donc je me dis, allons-y, continuons comme ça !
Propos recueillis par Inès Desnot

