Quelle ouverture de saison !! Christophe Ghristi l’avait rêvé, Stefano Poda l’a fait. Total, total, avions- nous écrit. Le 6 octobre 2022, le public de l’Opéra national du Capitole avait fait un triomphe, lors de sa découverte pour la Première, du chef-d’œuvre de Dvořák. Bis repetita en ce mardi 22 septembre. C’était inévitable.

L’Ondin © Mirco Magliocca
Quand le spectacle vivant est à un tel niveau de qualité, que peut-on en commenter ? Un accueil triomphal qui en dit long sur le travail effectué autour de cet opéra miraculeux tenant à la fois du conte de fées et du conte philosophique. Toutes ces fascinantes facettes sont présentes tout au long d’une partition et d’un livret en trois actes de près de trois heures. (Deux entractes en plus)

Rusalka et le Prince © Mirco Magliocca
On relira mon article-annonce sur Rusalka.
La poésie est le fil rouge qui se déroule tout au long et vous séduit comme par enchantement. Compte-rendu bien difficile à faire sur quelques lignes. Mais, ne serait-il pas plus simple de féliciter TOUS les intervenants, sur scène et en coulisses et en fosse ? À commencer par les techniciens puis, tous les Ateliers sollicités, les musiciens, les choristes, les chanteurs sans oublier les seize danseurs grandement mis à l’épreuve par une mise en scène particulièrement…originale, et le terme est faible.

Rusalka – Les Responsables de ce triomphe (Manquent Rusalka et La Princesse Étrangère)
Photo de groupe ( manquent Rusalka et La Princesse étrangère)
Première image choc. On quitte notre monde du concret dès la première scène qui nous plonge dans un monde parallèle, purement spirituel. Comment, cette charmante adolescente, fille des eaux, en vient-elle pour l’amour de son prince juste aperçu, à vouloir être doté d’une âme humaine ? C’est l’histoire impossible, la fable de poète à laquelle le spectacle doit nous faire croire, nous emporter. Rude tâche pour le metteur en scène Stefano Poda et son collaborateur artistique Paolo Giani Cei. Et réussite totale, à mon humble avis, pour un quidam qui redoute les mises en scène “abracadabrantesques“. Aucune tentative d’actualisation, ouf. Aucun message politique plus ou moins simpliste : double-ouf.

Rusalka © Mirco Magliocca
Tous les paramètres du livret sont traités sur scène. D’abord, l’eau !!! Mais comment monter en effet Rusalka sans une goutte d’eau !! En premier, on admire le travail de tous les techniciens qui ont réussi une telle prouesse. On y joint bien sûr tous les Ateliers. Stefano Poda a des exigences folles qui semblent résolues comme par enchantement, aussi bien pour les décors que pour les lumières que pour les costumes, combinaisons comprises, sans oublier la chorégraphie du ballet. Durant l’Ouverture, l’agitation des pensionnaires de l’élément eau dans un plateau transformé non pas en pataugeoire mais c’est bien l’étang qui est devant nous : premier défi et première performance. On y croit tout de suite. Tout en démontrant que l’eau n’est pas un simple décor mais le lieu de vie duquel l’héroïne veut s’extirper pour connaître tactilement l’humain, d’où l’extrême présence de la main, les mains en élément de décors.

Le Prince © Mirco Magliocca
Quittons la scène et plongeons dans la fosse. C’est le triomphe de la musique, point. Rusalka ne se résume pas à la mélodie « Le chant à la lune », loin de là. À la baguette et dirigeant l’avancée inéluctable, le chef paraît inébranlable de sûreté. On loue la continuité du discours mélodique sans concession, tout comme l’attention constante prêtée au volume sonore pour éviter de couvrir les voix qui peuvent alors s’exprimer sous leur meilleur jour.

Décor et Jezibaba © Mirco Magliocca
La musique de Dvořák est telle que nous la connaissons, irrésistible, surtout dans la symphonie “Nouveau monde“ qui se signale d’ailleurs à plusieurs reprises. Rappelons que Rusalka est écrit en 1900 après les escapades étatsuniennes. Des accents sont présents. Musicalité, délicatesse sont au rendez-vous et vous saisissent comme dans l’Acte II dit du château.
Bien sûr, les musiciens de l’Orchestre national du Capitole participent au triomphe, comme à l’habitude, tous pupitres confondus, sans oublier la harpe d’une grande présence et les choristes que l’on cherche du regard, dans leurs interventions. Une réussite que l’on doit aussi au chef Giacomo Sagripanti doué d’une direction absolument de tous les instants, captivante, enthousiasmante.
Le ballet interroge par son charme prenant, mais aussi bizarrement, par ses passages brutaux réglés dans une chorégraphie originale, signée Stefano Poda. Remarquons les costumes absolument fastueux des danseurs et danseuses, et chanteurs, signés…Poda, et les perruques ! signées, Poda. Mais, on ne peut que s’incliner encore devant le travail exercé sur les ambiances lumineuses dès le lever de rideau et tout au long des trois actes. Toujours, Poda, le magicien.

Rusalka – Christophe Ghristi et Giacomo Sagripanti
L’opéra est chanté en langue originale et surtitré en français, évidemment, et là, on admire l’énorme travail d’Ahmad Hedar, coach vocal, et de tous ceux qui ont dû chanter en tchèque. L’opéra bénéficie pour ce retour au Capitole d’une distribution vocale superlative. Précisons tout de suite que les interprètes font fi de l’élément eau et semblent même prendre plaisir à patauger, plonger, faire quelques mouvements de brasse,… surprenant et fascinant. Pas une faille dans ce plateau. On admire la soprano Ruzan Mantashyan dans le rôle principal, lumineuse à souhait, voix fraîche, jeune et claire avec des aigus percutants, faciles et sûrs, sans problème d’un bout à l’autre. Et qui, loin de la potiche, joue, se pliant à la direction d’acteurs, déterminée, de Stefano Poda. Vraiment, une interprétation, je le répète, lumineuse.

La Princesse étrangère, Le Prince et Rusalka © Mirco Magliocca
Des moments d’émotion à partager avec papa Ondin, Vodnik, la basse russe Alexandre Roslavets, formidable de puissance et d’aisance, théâtral, décontracté dans l’eau comme hors de l’eau, un interprète pour qui, à l’évidence, tous les plus grands rôles du répertoire de basse sont disponibles. Accueil triomphal aussi. Et le ténor Pavol Breslik, qui assume avec brio et magnifiquement la tessiture si tendue du Le Prince, ce séducteur et martyr à la fois.
La mezzo Agnieska Rehlis et la soprano Ricarda Merbeth sont parfaites chacune dans son rôle, et sans problème aucun côté voix, la première en Jezibaba, la sorcière “pas bien-aimée ! “, le Mal incarné, et la seconde en La Princesse étrangère, vipérine à souhait et triomphatrice de sa rivale dans une magnifique scène de théâtre qui voit le retournement du Le Prince, partagé jusqu’alors entre l’amour de l’étrange et muette Rusalka et la tentation charnelle qu’exerce la très retors La Princesse étrangère. Grand acte II avec décors et lumières frappants.

Le Ballet © Mirco Magliocca
Des comprimari saisissants et convaincants, à commencer par les trois nymphes, sollicitées sur deux actes pratiquement toujours dans l’eau ! Marianne Croux, Marion Vergez-Pascal, Svtlana Lifar. Et Timothée Varon, le remarquable baryton en Chasseur puis en Garde forestier, sans omettre le surprenant Marmiton de Anne-Lise Polchlopek.
On vous le dit, pas une faille.

