Critique. Opéra. Festival de Vérone 2026. Arènes de Vérone, le 30 août 2026. Giuseppe VERDI : AIDA. Franco ZEFFIRELLI/Francesco OMMASSINI. Anna Netrebko. Clémentine Margaine. Yusif Eyvasov. Ludovic Tézier. Orchestro, Coro, ballo et technici di Fondazione Arena di Verona.
Aida comme dans un rêve.
Retrouver un soir l’opéra comme on en a rêvé depuis longtemps, la rareté du moment mérite bien un hommage particulier. Ce soir avec une lune presqu’ encore pleine, une nuit d’été à la température idéale et toute la magie de l’Opéra qui se déroule sans accrocs cela n’arrive pas souvent. Les planètes étaient alignées en cette année d’éclipse totale de soleil, vraiment les astres ont été généreux !
Aida à Vérone est une longue histoire glorieuse. Franco Zeffirelli a tout osé dans ses différentes mises en scène d’Aida de par le monde. De l’intime aux éléphants vivants sur scène ! Cette mise en scène de 2002 est un monument d’intelligence, une apothéose. L’accord avec les costumes d’Anna Anni est parfait. Et les lumières de Paolo Mazzon donnent au nycthémère sa véracité que ce soit le soleil de la scène du triomphe comme la nuit au bord du Nil, la noirceur du tombeau ou les vapeurs d’encens des temples. Le travail de Paolo Panizza chargé de redonner vie à la mise en scène est une grande réussite. On dirait que ce spectacle vient d’être créé. Un mot également sur le ballet expressif et symboliquement toujours juste par le chorégraphe Vladimir Vasiliev. Les trois premiers danseurs, Tea Bajc, Virna Toppi et Nicola Del Freo ont été à juste titre très applaudis.
Que nous montre Zeffirelli ? D’abord une énorme pyramide multiface qui peut tourner sur elle-même rapidement et silencieusement changeant de symboliques. Des statues de dieux, de pharaons et des sphinx. C’est grandiose et cela fait revivre toute la mythologie égyptienne et ses mystères. Les costumes également sont étudiés pour évoquer la somptuosité des dessins sur les parois des tombes. Sans être de la véritable copie c’est une réinterprétation très convaincante et très détaillée. Les lumières sont somptueuses pour magnifier décors et costumes. Il y a également une grande lisibilité dans les masses chorales multiples toujours très repérables. Enfin la direction d’acteurs est très convaincante, nous y reviendrons en détail avec les personnages. Les chœurs sont très présents scéniquement et vocalement. La splendeur des chœurs mixtes ou séparés, leur puissance et leurs nuances sont magnifiques. L’orchestre dirigé par Francesco Ommassini sonne admirablement. La direction est assez conventionnelle et prudente avec une certaine emphase.

La distribution est en tous points admirable et parfaitement équilibrée. Dans son entrée en scène Yusif Eyvazov en Radamès est peu aidé par le chef. Ils mettent du temps à trouver le tempo qui permet au ténor de s’épanouir enfin. Durant toute la représentation on sentira un regard constant du ténor vers le chef. La voix claire et sonore du ténor convient bien à ce rôle de jeune chef de guerre et d’amant éperdu. Son « celeste Aida » est bien négocié et l’aigu final beau et sonore sera diminué avec art pour évoquer cette voix morendo demandée par Verdi et si difficile à réaliser. Dans les affrontements avec Amneris il sera pugnace, il sera puissant avec Ramfis au temple et superbe dans la scène du triomphe. Avec Aida nait la tendresse et dans le duo final une grande complicité permettra un trésor de nuances et de couleurs avec une Anna Netrebko sublime.

En Ramfis, Gianluca Buratto est parfait ainsi que le roi de Mariano Buccino. Il faut reconnaître que les costumes très élégants d’Anna Anni leur donnent toute la majesté et la pompe de leurs fonctions. Le messager de Carlo Bosi crée l’éffroi attendu et la Grande Prêtresse de Francesca Maionchi sort avec mystère du temple.
L’Amnéris de Clémentine Margaine est puissante et sonore. Le jeu est un peu abrupt : c’est une très jeune femme que son désir pour Radamès pousse trop loin et trop vite. D’autres sont plus subtiles, plus vipérines. Son personnage est assez direct. La voix d’une très belle homogénéité est sonore sur toute la tessiture. Clémentine Margaine s’appuie beaucoup sur cette puissance sonore enviable pour assoir l’autorité du personnage. Ainsi sa scène du dernier acte fait grand effet par l’ampleur de la voix.

L’Amonastro de Ludovic Tezier est luxueux de timbre et a une présence charismatique. C’est un roi autoritaire plus qu’un père. Le duo avec Aida est « musclé » et l’affrontement fait trembler.
Que dire de l’Aida d’Anna Netrebko ? Peut-on éviter de parler de perfection car qui peut trouver à redire à un chant verdien absolument accompli et un jeu de scène d’une si grande subtilité ? La modestie des déplacements pieds nus et du port est celle d’une esclave ou mieux celle de qui se fait passer pour telle. La voix splendide est celle d’une prima donna qui est toujours repérable jusque dans les ensembles les plus bruyants. Cette large voix plane sur les masses chorales avec facilité et élégance. Dans son chant les phrasés sont d’une délicatesse et d’une subtilité de souveraine. Jamais aucun aigu tendu, aucune phrase trop appuyée, ce chant élégiaque et flottant est magique. L’air du Nil avec la lune presque pleine en arrière-plan, les lumières subtiles sur la pyramide créent un moment de pure poésie. Le fameux et si périlleux Ut est inclus dans la plus belle phrase qui se puisse imaginer, le souffle infini que la Diva utilise est un miracle. Quelle délicatesse dans une puissance complètement maitrisée, un chant sur un souffle semblant infini. C’est dans l’affrontement avec son père, l’Amonastro si sonore de Ludovic Tezier, qu’elle va utiliser la puissance tellurique de sa voix. Avec Radamès la subtilité des couleurs vocales et du jeu donne beaucoup de profondeur au personnage. Bien évidemment le duo final avec abandon et notes flottantes dans des phrasés sublimes donne des frissons. Peut-on entendre plus belle et complète Aida aujourd’hui ? Je ne le pense pas. Le chant verdien d’Anna Netrebko est adapté à chaque rôle avec ses spécificités. Elle a tout d’Aida.
Avec l’équilibre parfait entre grandeur et intime, entre la splendeur du chant verdien et l’intelligence de la mise en scène, on peut bien parler d’Aida de rêve. Nous avons partagé à près de 30000 spectateurs cette soirée magique comme Vérone en a connu quelques-unes dans son glorieux passé et comme l’opéra en connaît si peu. Ce sont des soirées comme celles-ci qui donnent sa justification à cet art si hybride qu’est l’opéra. Tout a été magnifique ce soir. Les applaudissements ont souvent interrompu le spectacle et les saluts au final ont été jusqu’à la standing ovation.

Le lendemain matin il a été possible de voir les décors démontés dans les rues environnant les Arènes. Ce décor d’Aida est incroyablement modeste et se démonte en petits éléments. La pyramide faite de tubes creux est en fait toute de légèreté. De jour se révèle cet incroyable travail des techniciens qui montent, démontent, stockent et chérissent les décors de plusieurs productions. Ils enchaînent avec virtuosité les opéras. Magnifique travail d’équipe : que de belles énergies mutualisées !

Hubert Stoecklin pour son Blog
Photos : DR
