Donné au Théâtre du Capitole en 2002, le deuxième opéra du compositeur Benjamin Britten, nous revient dans une nouvelle production du metteur en scène David Alden, production entre autres de l’English National Opéra. Les représentations – cinq – débutent le vendredi 20 novembre à 20h. Elles seront dirigées par Frank Beermann, chef que l’on ne présente plus ici au Théâtre, à la tête des musiciens de l’Orchestre national du Capitole mais aussi des membres du Chœur du Capitole placés sous l’autorité de leur Chef de Chœur Gabriel Bourgoin.

Benjamin Britten © National Portrait Gallery, Londres / Creative Commons
Peter Grimes, op. 33, est un opéra en trois actes précédés d’un Prologue, chacun avec deux tableaux, sur un livret de Montagu Slater, d’après un poème The Borough de George Crabbe qui vivait à Aldebugrh, petit village de pêcheurs du Suffolk dont Benjamin Britten est aussi natif. Il fut créé au Sadler’s Wells Theatre de Londres le 7 juin 1945 et connut un succès immédiat malgré les difficiles conditions rencontrées dans une capitale d’après-guerre. Traduit en vingt langues, désigné comme le nouvel opéra national britannique, il est considéré comme l’un des opéras les plus populaires des quatre-vingts dernières années. Chanté en anglais, les surtitres sont en français.

Hill et Robert Adamson – Pêcheurs et jeunes enfants à Newhaven © Victoria et Albert Museum / Londres
Remarquons tout de suite que l’orchestre est relativement fourni, point inhabituel chez ce compositeur, de même que pour la masse chorale conséquente qui, miroir des gens du village, très sollicitée, devra accomplir une rude tâche. Pour une partition qualifiée d’exceptionnelle, l’orchestre accompagne le chant mais est aussi l’objet, fait original, de six intermèdes à l’intérêt très particulier. En effet, ils unissent “descriptivement“ les tableaux et portent les titres de L’aube, La tempête, La matinée du dimanche, Passacaille, Au clair de lune. Grâce à eux il n’y a pas de temps mort entre les différentes scènes, chaque acte restant alors une page de musique d’un seul tenant. Un seul est sans titre, à l’acte III. Il décrit le désespoir et le déséquilibre mental de Peter, symbolisés par le brouillard qui, en provenance de la mer, embrume tout le village. Ces pages symphoniques sont de toute beauté et sont devenus des pages de concert symphonique très prisées.

ENO’s Peter Grimes 2023 © Tom Bowles
En écrivant Peter Grimes, Benjamin Britten a voulu exprimer les rigueurs de la lutte perpétuelle menée par hommes et femmes totalement dépendants de la mer, et souvent isolés. George Crabbe, dit le poète des pauvres, n’aimait pas Peter Grimes, ni les pauvres d’ailleurs. Il nous conte son histoire dans les Pauvres – The Poor -, extrait du long poème Le Bourg –The Borough – . Et pourtant, il va en faire le personnage le plus romantique du bourg. Il transforme le “vilain“ de son histoire en un villageois byronien. En cela, Peter Grimes est “furieusement“ romantique. Ce sera le fond du scénario de l’opéra, l’argument tiré donc d’un modèle vivant.

ENO’s Peter Grimes 2023 © Tom Bowles
Si vous pensez un peu au Wozzeck d’Alban Berg durant le spectacle, vous le devrez aux décors de Paul Steinberg et aux éclairages d’Adam Silverman ainsi qu’au traitement des personnages secondaires qui habitent le Borough, village dont David Alden dépeint, à dessein, un monstre. Et si, Mahagonny de Kurt Weill/Bertolt Brecht vous interpelle, les coupables sont du même genre. Que ce soit Tantine, la tenancière du pub “Le Sanglier“ rôle défendue par la mezzo Sarah Laulan, les deux nièces, chipies patentées, les sopranos Marianne Croux et Céline Laborie, Mrs Sedley, mégère non apprivoisée, rentière et veuve, dont se charge la mezzo Marie Gautrot, Bob Boles le pêcheur méthodiste confié au ténor Thomas Ebenstein, …
Vous aurez deviné que mon impatience est à son comble déjà par tous ces éléments. Si l’on ajoute la distribution vocale dans laquelle on repère :

Nicolai Schukoff
Le rôle, écrasant de Peter Grimes tenu par le ténor Nikolai Schukoff, habitué de la scène capitoline depuis son Pedro dans Tiefland et en suivant Tristan, Parsifal, Hérode. Puissance, noirceur si nécessaire, lyrisme, que des atouts maîtres. Peter vit de la pêche. Reclus dans sa cabane à l’écart, on dirait aujourd’hui un marginal, il entre en conflit avec les habitants du village qui l’accusent de violence envers ses jeunes apprentis et le rendent d’ailleurs responsable de la mort du dernier. C’est le Prologue. Quelques âmes compatissantes prennent sa défense : Ellen Orford, une veuve maîtresse d’école qu’il voudrait épouser, rôle assurée par Yolanda Auyanet, prodigieuse Abigaille dans le Nabucco il y a deux ans. Balstrode, un capitaine de marine à la retraite, rôle tenu par le baryton Luis Cansino, et l’apothicaire Ned Keene, chanté par le baryton Iurii Samoilov. Mais Grimes reste un personnage mystérieux. Qu’est-il vraiment arrivé à son nouvel apprenti disparu, Petit John ? était-il impliqué dans sa mort ?

ENO’s Peter Grimes 2023 © Tom Bowles
Un autre volet a pu être retenu par certains metteurs en scène en référence au statut de Benjamin Britten en tant qu’homosexuel de notoriété assumée. À savoir le sort d’un apprenti travaillant et vivant auprès, ici, d’un pêcheur. Vaste sujet si l’on considère le sort qui a pu être réservé, au cours des siècles à tous les jeunes apprentis, corvéables à merci : bergers, vachers, cuisiniers, marmitons, copistes, choristes, garçons d’écurie et autres, placés, vendus même par certaines familles…Ici, avec David Alden, le monstre, c’est bien le peuple et la victime, le pêcheur qui doit subir l’hystérie collective et une campagne de haine le conduisant au suicide. Dans Peter Grimes, Britten retrouve en premier ses préoccupations politiques relatives à l’exclusion et la blessure profonde de l’être. C’est ce qui a mis le feu à son inspiration.
Quel havre abrite la paix ?
Loin des lames de fond, de la tempête,
quel havre peut-il accueillir
mes terreurs et tragédies ?
Avec elle, pas de querelles,
avec elle, pas de nuages,
elle est un havre pour toujours,
où la nuit se fait jour.
Peter : fin du deuxième tableau – acte I


