Lauréate du prix Claude Nougaro à 17 ans, Suzanne Belaubre quitte Toulouse pour étudier le jazz et la musique assistée par ordinateur à Paris. Puis la vie suit son cours et elle multiplie les rencontres musicales, assure les premières parties de La Grande Sophie, Art Mengo et Matthieu Boogaerts et collabore avec Bigflo et Oli. Après deux EP, Tous ces mots et Imago, elle choisit de partager ses nouvelles chansons sur les réseaux sociaux. En 2021, le label indépendant La Souterraine les rassemble dans une mixtape baptisée (DIY). Pour son premier album, Feu de bois, paru le 8 mai 2026 et sélectionné par FIP, la musicienne s’envole pour Montréal et retrouve le producteur Félix Petit. Ensemble, ils façonnent dix-huit titres où le piano, la voix et les synthétiseurs prennent le pas sur les arrangements foisonnants. Après une trentaine de dates à travers la France en 2026, Suzanne Belaubre poursuit sa tournée et revient dans sa ville natale, Toulouse, le 5 novembre, pour assurer la première partie de Renan Luce chez Interférence. L’occasion de rencontrer une artiste qui revendique sa liberté et avance à son propre rythme.
Tu disais dans une interview que ta manière préférée de te présenter, c’était de jouer du piano. Qu’est-ce que cet instrument arrive à dire de toi que tu n’arrives pas forcément à dire autrement ?
Je crois qu’il me permet d’atteindre une profondeur que je peux aussi toucher avec les mots, mais qui prend, à travers les mélodies, quelque chose de plus universel. J’ai composé un morceau pour piano solo qui compte beaucoup pour moi, Incomprise. Il m’a fait réaliser que l’un des sentiments que je supportais le moins était celui de me sentir incomprise. La musique est aussi une manière de pallier cette souffrance. En fait, la musique m’a appris à me connaître. Pour moi, le processus créatif ressemble à une forme d’accouchement, à un jeu de miroirs. Ça m’est déjà arrivé d’être émue par des musiques qui sortaient de mon instrument sans que je les connaisse encore vraiment. C’est cette rencontre avec une émotion qui me permet ensuite de mettre des mots dessus, de comprendre quelque chose de moi.
Et c’est une histoire d’amour qui ne date pas d’hier puisque tu as commencé le piano à six ans et la composition à dix. Est-ce que tu avais déjà quelque chose à raconter à cet âge-là ?
Oui, parce que je pense que j’étais une enfant un peu mélancolique. La composition m’a permis de déposer cette mélancolie sur le papier à musique. Mais ce n’étaient pas forcément des morceaux tristes, la musique m’a aussi permis de vivre des moments de solitude en étant joyeuse. C’était comme faire un petit feu de bois finalement, d’assembler des brindilles pour créer quelque chose qui réchauffe le cœur même dans un rapport très solitaire.
Sur Feu de bois, tu laisses beaucoup de place aux sensations et aux images. Comment cet album est-il né ?
Après la sortie de mon mini-album Miroirs, j’ai ressenti une forme de trop-plein de musique électronique et d’arrangements. J’avais besoin de ralentir et de revenir à quelque chose d’essentiel. Les actualités ont aussi nourri ce besoin de décroissance. Puis on m’a volé mon ordinateur et mon disque dur. Ça a vraiment été l’élément déclencheur car toutes les productions que j’avais sauvegardées avaient disparu. Il a fallu faire de la musique avec ce qu’il me restait, retrouver le piano et faire table rase. En parallèle, j’ai rencontré Félix Petit, un musicien franco-québécois qui m’avait proposé d’aller à Montréal pour enregistrer mes pianos. Tout s’est fait très simplement et poussé par un sentiment de résistance, presque de survie. Cet événement m’a ramenée à quelque chose de plus essentiel.
Tu as donc retrouvé le piano, ton instrument de départ. Est-ce que tu as aussi retrouvé une certaine manière de composer que tu avais un peu perdu ?
Oui tout à fait. C’est un peu un schéma A-B-A : j’ai commencé par le piano et les chansons, puis j’ai passé une longue période à travailler avec des beatmakers, pour finalement revenir aux prémices. Je ne m’étais pas totalement perdue, mais j’étais partie explorer autre chose. Cette expérience m’a permis de renouer avec mes premiers outils. Je crois davantage à la force des mélodies qu’à celle des arrangements. Ce qui touche au cœur, ce qui peut faire du bien, se trouve parfois dans la simplicité de l’écriture.
Qu’est-ce que Félix Petit a apporté à l’album que tu n’aurais peut-être pas trouvé seule ?
Félix a vraiment été comme une sage-femme pour le projet. Il était là pour que je sois entre de bonnes mains et que je puisse me concentrer sur ma part créative. Il comprenait mon intention et il savait comment la traduire techniquement, comment choisir le bon micro, le placer au bon endroit, étouffer légèrement le son du piano pour obtenir une texture particulière. Ça m’a fait penser à la haute couture ou à la mode ; il y a tout un travail sur les textures, les matières et leur assemblage. Ensuite, Yoann Lê, qui a réalisé le mixage à Toulouse, a poursuivi ce travail avec les effets et la réverbération. Comme le matériau sonore était très minimaliste, il s’agissait surtout de souligner les choses.
Dans Ne plus parler, tu évoques le silence comme une autre manière d’avancer. Est-ce qu’on a parfois trop besoin de comprendre et d’expliquer ce qu’on ressent, au lieu de simplement le laisser exister ?
Oui, vraiment. C’est quelque chose de très palpable aujourd’hui, surtout avec les réseaux sociaux. On est constamment dans l’expression et le commentaire. Parfois, le silence est plus parlant que les mots. On a besoin de s’accorder un temps pour comprendre les choses et les vivre de manière plus émotionnelle, plus organique.
Est-ce que tu arrives, toi, à laisser des questions sans réponse, à t’accorder ces silences ?
Je n’ai pas vraiment le choix. Si je ne m’aménage pas des zones de doute, de silence et de temps, je suis plus proche du burn-out. On a besoin de problèmes qui ne soient pas résolus instantanément, de se rappeler que tout n’a pas à trouver une réponse tout de suite.
Un autre élément revient beaucoup dans ton univers, c’est la nature, notamment les arbres et leur mémoire ancienne. Comment est-ce qu’ils changent ta façon de voir le temps qui passe ?
Je trouve qu’observer les arbres invite à retrouver une forme d’humilité. Si on prend le temps de s’attarder, de regarder et d’étudier un arbre ancien, on apprend beaucoup de choses. Les arbres fonctionnent aussi comme des systèmes d’individus multiples qui avancent ensemble. Plus on les étudie, plus on découvre des fonctionnements intéressants. Il y a cette idée de relativiser, de prendre le temps et de comprendre que quelque chose de silencieux, d’immobile en apparence, peut durer plus longtemps que le reste.

Cette question du temps traverse aussi À mon rythme et C’est quoi la suite. Est-ce qu’on peut respecter son propre rythme sans avoir peur de prendre du retard sur sa vie ?
C’est tout le paradoxe et c’est la matière même du quotidien. On doit trouver un équilibre entre le respect de son rythme personnel et celui des contraintes extérieures. Mais je crois qu’il est essentiel de se rappeler que nous avons notre propre rythme. Se lancer à corps perdu dans une course en avant, c’est le meilleur moyen de se cramer. Nous sommes des êtres vivants et on a tendance à l’oublier.
Ton album compte dix-huit titres. Comment as-tu construit cet ensemble ?
Il y a eu une volonté de récit mais aussi de rassemblement de morceaux qui étaient déjà en cours d’écriture, voire terminés. Je les ai emportés avec moi à Montréal et je les ai réunis autour du fil directeur de notre rapport au temps, au rythme et à la nature. Il y a cette idée du lien entre l’être humain et la nature et de notre capacité à rêver. J’espère que ça se ressent dans l’album, la nature qui vit, qui fleurit et qui offre un refuge aux oiseaux. Nous avons enregistré vingt-et-un titres et j’ai dû en sélectionner dix-huit. C’était difficile d’en enlever. Une fois réunis, les morceaux prennent aussi une autre dimension parce qu’ils se renforcent les uns les autres. Si je suis un arbre, par exemple, c’est l’un des titres qui a le plus plu à la sortie de l’album, alors que je ne pensais pas forcément qu’il toucherait autant de monde.
Tu as connu plusieurs façons de faire exister ta musique, notamment en travaillant seule sur tes premiers projets. Aujourd’hui, qu’est-ce que ça signifie pour toi être indépendante ?
Il y a deux aspects. Évidemment, il faut tout gérer soi-même et c’est prenant. Mais j’ai aussi connu le travail avec des labels et des directeurs artistiques, donc je sais, aujourd’hui, que j’ai besoin de cette indépendance. Le métier n’est pas évident, il faut mobiliser tout son cœur et toute son énergie pour défendre un projet jusqu’au bout. Si je ne suis pas alignée artistiquement avec ce que je propose, je me lasse plus vite et je peux même ressentir de la détresse. À l’inverse, quand je sais pourquoi je me bats, je suis prête à faire beaucoup de sacrifices. Et ces sacrifices deviennent alors une forme de joie. C’est une liberté immense, même si elle reste fragile. Il faut réussir à construire un écosystème qui tienne.
Y a-t-il quelque chose que tu refuseras toujours de sacrifier, même si ça pourrait t’aider à aller plus vite ?
La création musicale. Je pense que je pourrais faire un album en huit jours si on me mettait dans un studio. Mais s’il y a une chanson qui n’est pas terminée, je prendrai le temps de la finir. Le temps créatif, pour moi, c’est le temps le plus précieux, parce que tout le reste en découlera.
Ton album a été retenu dans la Sélection FIP. Quand un disque aussi personnel commence à circuler davantage, comment est-ce que tu gères les retours ?
Pendant les campagnes de sortie d’album, je regarde les statistiques. Mais je garde du recul parce que les chiffres ne disent pas tout. Certaines personnes découvrent un album par le bouche-à-oreille ou après avoir vu un nom quelque part. D’autres l’achètent sur Internet ou à la sortie des concerts. Tout n’est pas quantifiable. J’essaie aussi de me rappeler qu’on a le droit d’être heureux avec des résultats intermédiaires, surtout quand on aime ce qu’on a fait et qu’on sait que cela fait du bien. Savoir que ma musique fait du bien à cinquante personnes, c’est déjà énorme. Mais je suis aussi joueuse, voir des gens aimer un morceau, découvrir des Shazams, ça me fait très plaisir !
Qu’est-ce que cette sélection FIP a représenté pour toi ?
FIP est ma radio préférée. C’est une radio que j’écoutais à l’adolescence et grâce à laquelle j’ai découvert des artistes dont je suis devenue fan. Donc évidemment, avoir été sélectionnée ça a été une fierté ! Quand on est indépendante, on découvre vraiment ce que représente la sortie d’un album. Le soutien de professionnels des médias m’a donné le sentiment que la prise de risque n’était pas vaine. C’était une forme de validation.
Est-ce qu’un retour d’auditeur t’a particulièrement marquée ?
Un monsieur est venu me voir à la fin d’un concert pour me dire que ma musique lui faisait vraiment du bien, notamment Cosmonaute. Il m’a dit que c’était une chanson qui faisait du bien à l’âme. Quand les gens me disent que ma musique les apaise ou les réconforte, pour moi, c’est gagné. Il m’arrive aussi de recevoir des messages de personnes qui me disent qu’elles réécoutent mes morceaux ou mon album. Ça me touche beaucoup de savoir que ce que je mets dans ma musique, les gens le ressentent à leur tour. C’était vraiment le pari de Feu de bois, faire une musique qui fasse du bien, qui offre un espace, qui pose des mots sur les maux. Si c’est le cas, alors c’est parfait !
Le 5 novembre, tu reviens à Toulouse, ta ville d’origine, pour jouer en première partie de Renan Luce à Interférence. Est-ce que revenir jouer chez soi change quelque chose à la manière dont tu montes sur scène ?
Oui, parce qu’il y a toujours une part de mystère, on ne sait jamais vraiment quels visages on va retrouver dans la salle. Au Metronum une fois, j’ai aperçu le visage d’une copine au premier rang. C’est réjouissant, et en même temps, c’est une ville qui brasse beaucoup : les gens s’en vont, voyagent, reviennent… C’est toujours plaisant de revenir dans cette ville qui m’a vue grandir, alors je suis très heureuse d’y jouer.
Comment on prépare un concert en première partie, quand le public est venue pour un autre artiste et ne connaît pas encore tes chansons ?
Je me dis que ce n’est pas grave parce que je connais les règles du jeu, je connais mon statut, je sais que tout le monde ne me connaît pas. Mais j’essaie de faire en sorte que ma proposition, que mon univers soit le plus cohérent et global possible. J’essaie vraiment d’offrir une échappée dans mon histoire, d’être entière et de ne pas douter.
Qu’est-ce que tu as envie que le public comprenne ce que tu as voulu dire, qu’est ce tu veux qu’ils retiennent de Suzanne Belaubre ?
J’ai envie que les gens reconnaissent ce que je leur dis, mais aussi la façon dont je le leur dis, parce que je m’applique à proposer quelque chose d’humain, qui puisse toucher le plus grand nombre. Aujourd’hui, j’espère être entendue, donner l’impression de ne pas être face à quelqu’un d’autre, mais devant une sœur, quelqu’un qui leur transmet quelque chose qu’ils auraient pu penser eux-mêmes, qu’ils auraient pu ressentir. J’ai envie de leur donner des mots, une musique qui transmet quelque chose de familier et qui les touche.

Interview réalisée par Julie AKACHA
Suzanne Belaubre montera sur scène le 5 novembre à Interférence pour la première partie de Renan Luce
