Les experts sont formels. La perte du portrait de Gabrielle Colonna-Romano, peint par Renoir en 1910, et dérobé au sein de son musée, mardi 8 septembre, à Cagnes-sur-Mer est « inestimable ». Conservé dans l’atelier du peintre jusqu’à sa mort en 1919, ce tableau a déjà fait parler de lui par le passé. En effet, en septembre 1940, Raphaël Gérard, marchand, l’avait « cédé » à l’ambassade d’Allemagne pour 105 000 francs de l’époque. Rapatrié en France en 1947 après divers rebondissements, il fait escale au Louvre, au musée Masséna de Nice, pour finalement regagner les collections du musée d’Orsay. En 1995, l’État dépose la toile à la Maison de Renoir, devenue un musée. Fin d’un long voyage qui n’aurait certainement pas effrayé Madame Gabrielle Colonna-Romano, habituée à parcourir le monde… Mais alors, qui était vraiment cette muse indissociable de l’œuvre de Renoir, à la beauté si magnétique ? « La plus grande tragédienne de tous les temps ! » nous répond sa petite-fille Catherine Alcover, elle aussi comédienne. Rencontre.

Gabrielle Colonna-Romano, chez elle, devant son portrait @ArchiveCatherineAlcover
Catherine Alcover nous reçoit dans sa belle demeure, au cœur du Lot-et-Garonne. Elle est au téléphone : « Depuis hier, ça n’arrête pas ». Au salon, le souvenir de son illustre grand-mère est partout… Photos, costumes de scène, bibelots… Les rapports qu’elle a entretenus avec Colonna-Romano jusqu’à sa mort, en 1981, étaient particulièrement étroits. Bien sûr, il y a le lien du sang, mais ce qui les reliait surtout, c’était la passion de la scène : « Ma grand-mère, comme mon grand-père d’ailleurs (NDLR : Pierre Alcover), était passionnée par son métier. Comme elle, grâce à elle, j’ai attrapé le virus de la scène, qu’elle a su me transmettre comme personne. Je me souviens, enfant, elle m’enveloppait dans ses grands voiles de tragédienne… C’était une femme exceptionnelle… La plus grande tragédienne de tous les temps. »
Il faut dire que, côté tragédie, Colonna-Romano a pu facilement s’inspirer d’une autre immense comédienne : Sarah Bernhardt. « Elle me disait : Il faut toujours allumer son flambeau au soleil ! C’est certain : elle avait tout compris », nous confie Catherine. Vers ses dix ans, Gabrielle assiste à une représentation de Phèdre, avec la divine Sarah Bernhardt. C’est la révélation. Elle veut devenir comédienne. Malgré les réticences de sa famille, rien ne l’arrête. En 1908, elle entre au Conservatoire, dans la classe de Silvain. En 1909 : c’est la consécration : elle obtient le premier prix de tragédie pour… Phèdre.
La boucle est bouclée ! Gabrielle et Sarah deviennent très vite amies intimes. Sarah lui transmet tout son savoir, sa technique. La relève est assurée et Gabrielle Dreyfus devient la grande Gabrielle Colonna-Romano, pensionnaire de la prestigieuse Comédie-Française.

Carte postale de Colonna @ArchiveCatherineAlcover
Son entrée dans La Maison de Molière se fait en 1912. Comme premier engagement, elle obtient un rôle dans Une frondeuse chez Corneille, un à-propos en un acte et en vers écrit par Maurice Olivaint. Devenue 372e sociétaire du Français en 1926, Colonna-Romano a joué tous les plus grands rôles du répertoire, en France, mais aussi en tournée dans le monde entier : Phèdre donc, mais aussi Hermione dans Andromaque, Iphigénie, Bérénice, Chimène dans Le Cid, Camille dans On ne badine pas avec l’Amour, la Reine dans Ruy Blas… Le succès est retentissant.
Catherine, sa petite-fille raconte : « Les années passées au sein de la Comédie-Française sont très importantes dans la vie trépidante de ma grand-mère. Déjà, c’est là qu’elle a rencontré celui qui est devenu mon grand-père, Pierre Alcover, après le décès de son premier époux Georges Grand… Mais cette période chez Molière lui a surtout permis de jouer tous les plus grands rôles féminins du répertoire dans le monde entier, jusqu’en 1936… Elle jouait partout, même devant des têtes couronnées… Elle avait le monde entier à ses pieds. Et elle savait y faire ! Pour une tournée qui faisait escale à la cour d’Espagne, elle avait fait réaliser, comme costume de scène, une copie d’une robe représentée dans un tableau de Vélasquez. À l’époque c’était aux comédiennes à s’habiller, l’idée était brillante. Elle a eu un succès fou… Sarah (NDLR : Bernhardt), lui a beaucoup appris. Elles avaient une relation très forte, jusqu’à devenir la marraine de ma mère. C’est d’ailleurs grâce à Colonna que Sarah a voulu son fort en Bretagne, à Belle-Île-en-Mer. Elle était venue se reposer dans la maison que ma grand-mère a finalement racheté à Antoine (NDLR : André Antoine, fondateur du Théâtre-Libre) et voulait absolument trouver l’équivalent pour sa convalescence. »
Le succès de Colonna-Romano sur scène ne se limitait pas pour autant à ses années passées au sein de la Comédie-Française. Au-delà de son goût pour les grands rôles classiques, la comédienne a aussi tenu à défendre des écritures plus contemporaines, comme celles de Gabriele D’Annunzio, à qui elle doit son nom de scène et qui lui écrivait des lettres enflammées, ou encore d’Émile Verhaeren.

Colonna-Romano, à gauche, et Sarah Bernhardt à droite. @ArchivesCatherineAlcover
Sur les archives de l’époque, on retrouve le nom de Colonna-Romano à l’affiche dans les plus grands théâtres parisiens, comme Marigny, Chaillot, etc. De plus, dès ses premiers pas sur scène, la comédienne est devenue l’amie intime d’André Antoine, le fondateur du Théâtre-Libre. C’est d’ailleurs lui qui, dès 1906, avant son entrée à la Comédie-Française, lui offre son premier engagement, au Théâtre de l’Odéon, avant de l’emmener en tournée en Amérique du Sud. Elle est aussi l’une des têtes d’affiche de Vers l’amour, de Léon Gandillot, créé au Théâtre Antoine. Ses rapports avec Antoine sont tout aussi chaleureux que ceux tissés avec Sarah Bernhardt. Gabrielle a entretenu avec Antoine des liens amitié sincères et fidèles durant toute sa vie.
En 1935, alors qu’Antoine n’arrive plus à faire face à ses dettes, Colonna-Romano et Pierre Alcover lui rachètent sa magnifique villa, l’Armor-Braz, située non loin de la plage de Pen-Hat, à Camaret-sur-Mer, voisine du château du poète Saint-Pol-Roux : « Ma grand-mère a permis à Antoine de préserver sa maison, malgré les difficultés financières abyssales qu’il rencontrait. Mes grands-parents avaient beaucoup travaillé avec Antoine, et avaient des souvenirs fabuleux dans cette maison où se croisaient les plus grands. J’ai aujourd’hui la charge de préserver cette bâtisse, face à la mer, où la mémoire de ma grand-mère est si présente… Je n’ai que de merveilleux souvenirs à Camaret. Mais, ceux-là, je vous les raconterai plus tard… Je suis en train d’écrire un livre », annonce Catherine Alcover.
Gabrielle est moins présente au cinéma, où le muet en est encore à ses premiers balbutiements. Mais entre 1908 et 1913, elle ne fait pas moins de six apparitions dans des productions comme Le Scarabée d’Or, Antar, L’Honneur ou encore Le Roman de la momie, dans lequel elle obtient le premier rôle en 1911.

Colonna-Romano, à gauche sur l’image. @ArchiveCatherineAlcover
Toute la vie de Gabrielle est un roman à sensations. Courtisée par les plus beaux Gentlemen de Paris, et du monde, en secondes noces, elle tombe donc sous le charme de Pierre Alcover, ancien fort des Halles devenu vedette au cinéma et au théâtre. Ensemble, ils ont une fille, et parmi leurs petits-enfants, l’une prendra la suite de cette prestigieuse lignée de comédiens : Catherine Alcover. Comme sa grand-mère, elle est vite propulsée sur le devant de la scène aux côtés des plus grands de sa génération : Jacqueline Maillan, Michel Serrault, Bernard Blier… Elle est mise en scène par Jean Anouilh. Au cinéma, elle est aussi à l’affiche avec Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Jeanne Moreau… Bon sang ne saurait mentir !

Catherine Alcover, dans son Théâtre de Piquemil en 2023. Elle raconte les souvenirs de sa grand-mère, amie intime de Sarah Bernhardt.
Mais au-delà de sa présence sur les plus grandes scènes du monde, Gabrielle Colonna-Romano était aussi une femme d’affaires sagace, qui a su gérer plusieurs salles de spectacle prestigieuses à Paris. Mais aussi et surtout une femme engagée. Durant la Seconde Guerre mondiale, sous l’Occupation, malgré ses origines israélites, Gabrielle n’a pas hésité une seule seconde à cacher plusieurs personnes recherchées, dans son domaine de Rueil-Malmaison. Pour son engagement, elle reçoit d’ailleurs la médaille de la Résistance en 1945. Plus récemment, en 2011, Rueil-Malmaison, où elle est décédée en 1981 et où elle repose aujourd’hui aux côtés de Pierre Alcover, a souhaité lui rendre hommage en donnant son nom à une allée.

C’est ce portrait peint par Renoir qui a été dérobé le 8 septembre 2026
La muse de Renoir
Mais, si aujourd’hui Gabrielle Dreyfus, épouse Alcover dite Colonna-Romano, a fait la une de tous les médias… C’est surtout grâce à sa rencontre avec Auguste Renoir, qui aurait réalisé six portraits d’elle, dont celui qui vient d’être dérobé à Cagnes-sur-Mer : « Madame Colonna-Romano », peint en 1910.
Au début des années 1900, Gabrielle fait la rencontre de Pierre Renoir, au Conservatoire. Il est le fils du déjà illustre Auguste Renoir, peintre impressionniste : « À cette époque, les conservatoires n’étaient pas aussi aménagés qu’aujourd’hui… C’était plus rudimentaire. Pour répéter une scène, les comédiens utilisaient généralement les salons des familles les plus fortunées. C’est ce qui s’est passé quand ma grand-mère et Pierre (NDLR : Renoir) ont dû travailler un texte. Une fois chez Renoir, son père a immédiatement été fasciné par la beauté de ma grand-mère qu’il implorait de rester quelques heures de plus, après les répétitions, pour poser. Ma grand-mère s’ennuyait franchement durant ces séances, mais avait beaucoup de sympathie pour la famille Renoir ».

Renoir dans son atelier, devant le portrait de Colonna-Romano @ArchiveCatherineAlcover
Au fil des semaines et des spectacles, c’est même un sentiment plus fort qui finit par lier Pierre et Gabrielle. Une aubaine pour Auguste Renoir qui voit passer chez lui de plus en plus souvent la jeune comédienne qui devient rapidement sa muse… Un scénario digne des plus beaux romans ! « Quand Auguste Renoir est décédé, en 1919, justement à Cagnes-sur-Mer, ma grand-mère et Pierre étaient en tournée. Ils sont rentrés immédiatement, bien sûr, et ont découvert que peu de temps avant de mourir, il avait encore un pinceau à la main. Dans son atelier, Renoir peignait une nature morte, des pommes, que ma grand-mère est allée enterrer dans le jardin, au domaine des Colettes », confie Catherine pour la première fois.
Parmi les célèbres toiles de Renoir représentant Gabrielle, nous retrouvons donc « Madame Colonna-Romano », réalisée en 1910 et précisément dérobée à Cagnes-sur-Mer, le 8 septembre. La perte de ce tableau est aujourd’hui jugée inestimable, car il n’existe pas vraiment de prix sur le marché pour ces œuvres à la facture et au parcours hors du commun. Néanmoins, plusieurs experts ont évalué le préjudice du vol de ce tableau et de la « Jeune femme au puits », à plus de 9 millions d’euros. Une somme conséquente, pour une perte qui l’est tout autant.
En France, et dans le monde, d’autres portraits de Colonna-Romano sont toujours visibles, dont « Portait de Colonna-Romano », vers 1912-1913, conservé au musée des Beaux-Arts de Limoges, la ville natale de Renoir ainsi que l’un des plus célèbres, connu sous le titre « Jeune femme à la rose », réalisé en 1913 et exposé au musée d’Orsay, à Paris. D’autres collectionneurs et fondations, en France, en Suisse, en Russie et ailleurs possèdent eux aussi leurs portraits de Colonna-Romano… Qui n’a donc visiblement pas fini de faire parler d’elle ! « Je suis en contact avec le conservateur, et je n’ai qu’une hâte, pouvoir revoir le portrait de ma grand-mère sur les murs du musée Renoir à Cagnes-sur-Mer. J’implore ceux qui ont commis cet acte de ne pas abimer l’œuvre et surtout de la restituer… » conclut Catherine Alcover.

