Le 31° Festival Toulouse les Orgues (1) battait son plein, c’était le cas de le dire, ce soir-là du 15 octobre 2026 au Gesù, avec deux séances complètes du duo Cocanha (2) accompagné par l’organiste Giulio Tosti. Une performance !
Avec cette soirée, le festival confirmait, s’il en était encore besoin, son éclectisme et son ouverture à d’autres sensibilités musicales.
Située rue des Fleurs -dont elle est sans doute la plus belle-, ce qui en fait l’un des lieux phares du célèbre festival annuel Toulouse les Orgues , cette église du Gesù (3) toute en beauté pour l’occasion s’était nimbée de rouge, et il n’y avait pas une place de libre sous ses vénérables croisées d’ogives sculptées et peintes, à 23 mètres de hauteur, qui faisait converger la lumière colorée traversant les vitraux du maître-verrier toulousain Louis-Victor Gesta.
Devant l’autel, 6 modules de tuyaux d’orgue dorés de différente taille reliés à l’orgue portatif dit « explorateur mobile » et aux orgues pédagogiques, spécialement créés pour les enfants et les adolescents hospitalisés par le facteur d’orgue Jean Daldosso (dans le cadre du bien oublié Programme Culture à l’Hôpital du Ministère de la Culture de Mesdames Trautmann et Tasca), complétaient le décor.
Le public de des amateurs d’orgue « classique » côtoyait celui Cocanha (2) dans cette ambiance bon enfant qui sied bien aux musiciennes.

Cocanha © Amic Bedel
Je vous ai déjà parlé de ce duo de polyphonies occitanes composé de Caroline Dufau et Lila Fraysse, chant et tambourins à cordes: ce soir-là elles étaient resplendissantes dans leurs tenues de danse traditionnelles et colorées.
> Cocanha, l’organe du plaisir
> Cocanha : le pays de cocagne des chants polyphoniques à danser
Pour leur création intitulée Bronzinanuèch (4), elles étaient accompagnées par l’organiste Giulio Tosti, – sa silhouette m’a évoqué Massimo Troisi dans Ie film Il Postino avec l’immense Philippe Noiret dans le rôle de Pablo Neruda -, dont les talents d’improvisateur étaient fort bienvenus à leurs côtés.

Giulio Tosti
Pour cette « nuit bourdonnante », les deux musiciennes ont profité de l’écrin d’une architecture pensée pour créer une spatialisation sonore envoûtante (4), la chaleur de leurs musiques tun-tunesques et les sonorités cristallines de leurs voix ont littéralement envouté les auditeurs.
De comptines en danses, de Fòrabanda à Diuré samsir en passant par Vipèra, les musiciennes nous ont révélé une fois de plus la richesse longtemps occultée des mélodies mais aussi des rythmes d’Occitanie, et de leur capacité à s’ouvrir à d’autres musiques. Ce dont nous avions eu la révélation avec le Noël Baroque Occitan de l’Ensemble Les Passions emmenées par l’excellent Jean-Marc Andrieu.
Et les orgues ont apporté non seulement le contrepoint d’une basse continue, mais aussi un complément mélodique.
Les musiciennes aux voix aériennes dans ce lieu fait pour chanter ont insufflé leur rythme trépidant tout en ménageant des pauses prégnantes propices à la méditation ou à la rêverie.

Nuit Du Gesù Cocanha & Giulio Tosti Église Du Gesù © Younès Farhi
Comme mes voisins, et moi-même, tout le public manifestait sa satisfaction silencieusement mais de façon éloquente en dodelinant la tête ou en marquant le rythme sur leurs genoux.

Nuit Du Gesù Cocanha & Giulio Tosti – Église Du Gesù © Younès Farhi
Après une belle balade a cappella du duo qui a réveillé en moi des échos très lointains du beau Pays de Cocagne de mon enfance, celui de Veronica la belle passeuse du bac d’Estantens qui chantait tout le temps en « patois », Tosti nous a livré un solo très contemporain sur l’orgue portable (comme les adolescents hospitalisés auraient pu en faire dans le service infanto-juvénile du CHU de Toulouse.) J’ai pensé aux Persian Dervishes de Terry Riley.
Les Cocanha sont revenues avec lui pour un final en trio qui aurait charmé, j’en suis sûr, Louisa Paulin dont elle reprenne le traditionnel Jana d’Aimet, suivi de Remenièch et Flame Folclòre.
Sous les jeux de lumières les saints du chœur se sont mis à danser tandis que certains orgues se sont mis à jouer seuls, sans doute aidées par l’ordinateur du musicien, et les musiciennes ont entrainés une grande partie du public autour de la nef dans un branle béarnais, une farandole « endiablée » !
Les Jésuites aux vœux de de retraite et de prière qui ont construit cette église au milieu du XIX° siècle ont dû se retourner dans leurs tombes; sauf s’il s’agissait de certains des nombreux érudits que l’ordre compte historiquement…
Dans la rue, devant le Gesù, j’ai surpris par hasard la conversation animée d’un couple de ma génération: l’homme disait « on aurait dit le sabbat des sorcières de Goya », et la dame a répondu en riant « ce n’était pas désagréable la revanche des sorcières. »
En tout cas, avec Folklore flamboyant, le nouveau disque des Cocanha porte parfaitement son nom, tant l’énergie de ces deux musiciennes est communicative et festive.

Je me suis rappelé en souriant du slogan gentiment provocateur d’Alberi Sonori, le superbe groupe de musique traditionnelle italienne venu du Molise, qui s’est d’abord illustré à Toulouse: Tarentella is the new punk, et j’ai envie d’écrire: Branlou bearnese is the new punk, le branle béarnais est le nouveau punk.
Et je suis reparti dans la nuit avec dans ma tête la belle version de « Jana d’Aimet » de ma chère Louisa Paulin:
Jana d’Aimet Jeanne d’Aymet
Anèit, me cantes pas anèit Ce soir, ne me chante pas ce soir
la canson de Jana d’Aimé… la chanson de Jeanne d’Aimet…
Sus la font la luna se léva, Sur la fontaine la lune se lève,
dins l vent torneja una fèlha, dans le vent tournoi une feuille,
dins lo vent, dans le vent,
dosament, doucement
la fèlha se néga, la feuille se noie,
l’aiga tremòla jos le vent… l’eau frisonne sous le vent…
Jana d’Aimet ! Jeanne d’Aymet !
Pour en savoir plus :
2) Cocanha
3) L’Eglise du Gésu : L’intérieur de l’édifice présente un somptueux mobilier liturgique néo-gothique, incluant un autel richement sculpté en forme de niches garnies de statues de saints et de figures de la Compagnie de Jésus ou du Sacré-Cœur. Les piliers et les tribunes sont ornés de chapiteaux finement sculptés et de frises peintes mêlant inspirations du gothique nordique et traditions méridionales.
(4) L’excellente propagation du son dans l’édifice s’explique par sa configuration architecturale d’origine: une nef unique et élancée, et l’absence de chapelles collatérales (permet au son de se diffuser de manière directe et homogène dans tout le vaisseau, sans obstacles majeurs. D’autre part, l‘apport des croisées d’ogives culminant à 23 mètres de hauteur, qui canalisent les ondes sonores et offrent une réverbération naturelle généreuse mais contrôlée. Cela donne une ampleur majestueuse aux instruments acoustiques et à la voix.
Cette acoustique remarquable met particulièrement en valeur le joyau de l’église: son Grand Orgue, construit en 1864 par le célèbre facteur Aristide Cavaillé-Coll.
Aujourd’hui, l’acoustique du Gesù n’est plus seulement réservée à la musique sacrée ou classique : Résidences et musique baroque : Le lieu héberge les bureaux et les répétitions de grands ensembles locaux comme l’Ensemble Baroque de Toulouse, les Sacqueboutiers, ou Antiphona.
Expérimentations électroniques et immersives: L’espace est régulièrement loué pour des performances modernes (comme les concerts électro-instrumentaux de l’artiste Superpoze organisés par le collectif Wyld) ou des spectacles de son et lumière immersifs en 3D (tels que Genesis ou Invisible).
Une belle reconversion pour une église désacralisée qui devrait inspirer celles d’autres anciens lieux de culte, par exemple la Chapelle des Italiens-Notre Dame de Nazareth, à l’acoustique remarquable aussi, pensée… pour son orgue, œuvre du toulousain Jean-Baptiste Puget en 1897, et pour le chant des voix humaines.

Orgue Puget à la Chapelle des Italiens
5) Bronzinar, c’est « bourdonner » pour un insecte, « gronder » pour un orage, ou encore « vrombir » pour un moteur. Ça serait donc la nuit bourdonnante, vrombissante.
> Dicodoc
6) Coproduit avec le musicien et producteur barcelonais Raül Refree, le projet mêle polyphonies hypnotiques en langue occitane, pulsations de tambourins à cordes, battements de pieds et arrangements minimalistes contemporains. L’album aborde le folklore traditionnel occitan comme un espace vivant, éminemment politique, féministe et lié aux luttes contemporaines.
Leur troisième album à la pochette très colorée du graphiste David Mamie, avec les musiciennes en tenues de danse traditionnelles et colorées (l’une en pantalon bleu et haut rouge, l’autre en jupe violette et haut vert), dansant devant le feu de la Saint Jean, avec leurs tun-tuns (tambourins pyrénéens (7), entourées de personnages et créatures fantastiques se fondant dans les flammes et la fumée, porte bien son nom Flame Folclòre.
Signe de l’attention portée par les musiciennes au graphisme de leurs enregistrements, la pochette de Puput (le deuxième album de Cocanha sorti en 2020) représentait déjà une huppe fasciée (l’oiseau se dit puput en occitan) comme en peignait Monsieur de Buffon dans son Histoire naturelle.

7) Le ttun-ttun (ou tuntun) désigne le tambourin à cordes traditionnel des Pyrénées, un instrument emblématique que l’on retrouve principalement au Pays basque, en Béarn et en Aragon. Contrairement à ce que son nom suggère, il ne s’agit pas d’un tambour à membrane de peau, mais d’un instrument hybride entre la percussion et l’instrument à cordes.

