Le Château d’Eau fête le bicentenaire de la photographie avec une exposition très soignée puisant dans sa collection et dans celles des musées Paul-Dupuy et Labit, plus orientées vers les débuts de l’image fixe. Belle idée à la fois historique, pédagogique et ludique mais dont le visiteur peu aguerri aura du mal à saisir le fil conducteur.

L’image emblème de l’exposition. Photo Dagmar Hochova
Disputée jusqu’aux tribunaux entre la Mairie de Toulouse et l’association Pace, qui veilla longtemps aux destinées de la galerie, la collection de quelque 6000 tirages du Château d’Eau constitue l’essentiel des images proposées jusqu’au 21 février 2027 dans le cadre de l’exposition « Les vies de la photographie ». Ce trésor, finalement dévolu par les juges à la municipalité, avait déjà été exploité, sous le titre « Etonnantes affinités », en 2015 aux Jacobins, et comme belle manière d’« Ouvrir les yeux » en 2024 aux Abattoirs. Après y avoir associé le fonds du musée toulousain d’art contemporain, le Château d’Eau a cette fois-ci fait appel aux collections de Georges-Labit (pour une pincée d’exotisme colonial) et Paul-Dupuy (qui possède de très anciens clichés) afin de couvrir l’essentiel de l’histoire de la photographie. C’est ainsi qu’on découvre un magnifique daguerréotype de 1839 de la façade du Capitole, bien emboîté dans du plexiglas pour le protéger. Une rareté attribuée à Antoine Bianchi réalisée 12 ans après la première image connue, « Point de vue du Gras », signée Nicéphore Niépce.

Un daguerréotype de 1839. Photo attribuée à Antoine Bianchi
A l’autre bout de la frise temporelle, on citera un paysage de neige très épuré de Michael Kenna (2002) ou encore plus près de nous le portrait d’un migrant, sur une plage, par Théo Combes (2017).
Tout lire ou bien flâner ?
Souhaitant éviter de redonder avec les choix opérés en 2015 et 2024, Nathalie Boulouch, commissaire de l’exposition, a articulé le début de l’exposition sur les thèmes suivants : « Ecrire avec la lumière », « Créer un point de vue », « Ajuster le regard », « Transformer le réel », « Choisir les couleurs » et « Multiplier pour diffuser ». Louable volonté pédagogique qui n’empêchera pas une bonne partie des visiteurs de se fier à leur instinct et de flâner dans la tour au fil de leurs goûts esthétiques.

Délicieux « Petit navire ». Photo Gladys
C’est ainsi qu’ils pourront admirer la rue Gambetta, vue par le Toulousain Georges Ancely (1891) ; la douce nature morte « Les œufs au soleil », d’Emmanuel Sougez (1933) ; Paqui sur la plage d’Argelès, de Germaine Chaumel (1942) ; les iconiques « Jeunes séminaristes » dansant dans la neige, de Mario Giacomelli (1961) ; une photo de mode pour « Vogue » de Jeanloup Sieff (1967) ; un nu très architecturé d’Eikoh Hosoe (1970) ; le délicieux « Petit navire », de Gladys (1979) ou, parmi beaucoup d’autres, un chat vu par Carlos Perez-Siquier (1998).
Retour sur les années 1970
Les années 1970 et 1980 sont très présentes dans le choix de Nathalie Boulouch et c’est normal puisque la galerie du Château d’Eau a été créée en 1974 par Jean Dieuzaide (1921-2003). On retrouve le travail du photographe toulousain avec sa « Poêle miroir » (1970). Croisé lors du vernissage, Théo Caddau, ancien tireur de l’Atelier Dieuzaide, nous en raconte la genèse, sourire aux lèvres : « On revenait d’un reportage dans une usine. Il était 13 heures et Madame Dieuzaide s’apprêtait à nous faire cuire du poisson quand son mari s’est saisi de l’objet pour le photographier. Cela a pris du temps pour qu’il finalise son idée, qu’il trouve le bon angle, la bonne lumière. On s’est enfin mis à table à 15 heures…pour un repas froid ! » Jean Dieuzaide était ainsi, obsessionnel et pointilleux, prêt à tout laisser en plan pour réaliser la meilleure image possible. On le retrouve dans la Seconde galerie, photographié en avril 1974 par son fils Michel, en haut de l’escalier du Château d’Eau, face à un Robert Doisneau qui semble s’amuser à lui faire une courbette. Juste à côté, une vieille dame récupère son vélo. Joli clin d’œil à un homme qui fut aussi sévère que facétieux.
L’Amérique et l’Espagne
Dans cet espace largement restauré l’an dernier, sous les arches du Pont-Neuf, trois thèmes ont été logiquement développés : la photographie américaine (très présente dans les années 1970), le courant humaniste (famille d’élection de Jean Dieuzaide, qui s’est exercé à bien d’autres styles) et le goût pour l’Espagne (qu’il partageait avec son fils Michel).

« Femme sur un toit, New York, 1972 ». Photo Arthur Tress
Sont proposés aux regards des œuvres admirables d’Edward Steichen (« Portrait de femme », 1906), Bruce Davidson (« Couple new-yorkais », 1966) ou Bruce Gilden (« Foule, New York », 1986) et pour le courant humaniste d’Edouard Boubat (« Premières neiges au jardin du Luxembourg », 1955), Sabine Weiss (gamin rigolard, 1955) et bien sûr de l’ami Robert Doisneau (« Trois petits enfants blancs », 1971). Du côté de l’Espagne figurent Ramon Matsas (femme peignant un trait sur sa maison, 1960), Isabel Munoz (danseuse flamenca, 1971) ou Joan Fontcuberta (dont l’étonnant cycliste de 1976 fait la part belle au rêve). Ce dernier, dont l’image s’intitule mystérieusement « Ce fut difficile de dire : me voici », affirmait – et continue de le faire – : « Toute photographie est une fiction qui se prétend véritable ».
Profusion ou confusion ?

Un mur, toute la diversité du Château d’Eau. Photo JMLS
Voici matière à réflexion quand on affronte le vaste mur d’images, près de la bibliothèque, où se côtoient, de façon parfaitement hétéroclite, William Klein, Izis, Claude Batho, Vivian Sassen, Christopher Taylor, Robert Doisneau (éternellement l’ami de la maison !) et tant d’autres. La commissaire de l’exposition a voulu ainsi montrer toute la diversité de la collection du Château d’Eau. Dans cette profusion, beaucoup de visiteurs verront de la confusion. Et peineront à faire des allers-retours incessants entre les photographies qui les intéressent et les cartels situés aux extrémités. En cas d’affluence, l’exercice risque d’être périlleux !
Exposition « Les vies de la photographie », jusqu’au 21 février 2027 au Château d’Eau. Ouvert du mercredi au dimanche de 11 heures à 18 heures. Nombreuses animations les mercredis et week-ends d’octobre, novembre et décembre. A noter la présence sur les cimaises de nombreux photographes toulousains outre Georges Ancely et Germaine Chaumel : Michel Dieuzaide, Jacques Mataly, Jacques Sierpinski, etc.


