Notre Directeur artistique Christophe Ghristi a le goût du risque et n’hésite pas à programmer dans la même saison deux Médée ! D’abord, l’une en version concert pour une seule représentation de cet opéra à chœurs, ce sera le samedi 26 septembre à 19h 30, celle de Marc-Antoine Charpentier, créée en 1693. Pour cette Médée, il faut plus qu’un chanteur, il faut un acteur, surtout dans le dernier acte ! Qui de mieux qu’une Marie-Nicole Lemieux pour un tel rôle ? Jason, c’est Petr Nekoranec, ténor présent dans l’Arbace d’Idoménée, ici au Capitole.
Stéphane Fuget dirige le Chœur de Chambre de Namur et l’Ensemble les Épopées.

Cratère avec un dessin de Médée s’apprêtant au sacrifice d’un de ses fils
Se déroule, non pas un opéra mais une tragédie lyrique en cinq actes et un Prologue, d’une écriture musicale d’une richesse, d’une complexité extraordinaire, parfaitement répertoriée. Magicienne Médée ? elle l’est. Magicienne et meurtrière. Pas de quoi gagner la sympathie des foules. Pour être un mythe, il lui manquera la vertu principale : la puissance de sympathie. Pourtant, le mythe est bien là si l’on énumère les œuvres qui s’y rapportent de, Euripide, Sénèque, Corneille Pierre, Aristote, La Péruse… Ici, dans le livret magistral du frère cadet de Pierre Corneille, le dit Thomas, elle est trahie, abusée, par Jason, le père de ses enfants. Et quand dans l’acte III elle sait enfin à quoi s’en tenir, elle peut donc et se doit d’être barbare. La machinerie de la vengeance est enclenchée. Résultat, une hécatombe : les deux enfants, la maîtresse, Créuse, le père de cette dernière, Créon, son promis, Oronte. Seule à poursuivre son chemin sur son char, Médée.
Elle s’est coupée volontairement du monde médiocre qui au final veut la bannir, pour retrouver sa grandeur et même la surpasser en réalisant un « chef d’œuvre », l’infanticide ! qui outrepassera tous ses exploits criminels antérieurs, forfait inouï qui va l’exclure de l’humanité, mais par lequel elle s’accomplira totalement.

Marie-Nicole Lemieux © Geneviève Lesieur
Si on résume le synopsis, (attention, c’est bien sur un livret de Thomas Corneille, et non sur la pièce de son frère Pierre), pour échapper à la vengeance d’Acaste, fils de Pélias, roi de Thessalie, Jason et Médée ont trouvé refuge à Corinthe chez le roi Créon, Frédéric Caton. Jason a récupéré le bélier de La Toison d’or, subjugué Médée, qui trahit son père, le roi de Colchide Æétés qui détenait la Toison et, amoureuse pour la vie, aura fait deux enfants à Jason. Médée, qui lui a permis de gagner ses deux combats dont celui contre les taureaux aux sabots de bronze. Elle avait procuré à Jason l’onguent qui lui évitait de souffrir des brûlures faites par le souffle puissant des animaux ! On nous précise aussi qu’elle retarde la poursuite de son père quand elle s’enfuit avec Jason, en semant sur le chemin qui mène au bateau l’Argo, les morceaux du corps de son frère qu’elle a découpé ! Et d’autres faits tout aussi appétissants !
Médée, inlassable empoisonneuse devenue matrone amoureuse d’un héros assagi, soupçonne Jason de trahison amoureuse. Bientôt, plus aucun doute n’est permis : celui-ci est bien amoureux de la fille de Créon, Créuse, Juliette Mey, qu’il veut épouser, par calcul. Médée s’abandonne alors à la fureur de la jalousie en invoquant le secours de l’Enfer. Puis, l’épouse, vertueuse et délaissée, manipulée, maltraitée, entreprend à son tour de se venger. Créuse périra après que son père devenu fou, assassine le roi d’Argos, Oronte, Étienne Bazola, le promis à Créuse, puis se donne la mort. C’est au tour de Créuse qui meurt dans la fatale robe de soleil, enduite des plus terribles poisons par…Médée.

La Mort de Créüse (détail) J F De Troy Vers 1745 – Musée Des Augustins
Marc-Antoine Charpentier, musicien sans visage et sans biographie, aura le tort d’arriver après un certain Lully. Notons qu’après un long séjour à Rome où il fréquente l’illustre Carissimi, il fut récupéré par Molière, écrivit la musique du Malade imaginaire, qu’il devra refaire trois fois, entravé par un Lully faisant tout pour lui “pourrir“ les effectifs instrumentaux. Musique qui permet de repérer chez le compositeur contrarié sa veine burlesque aussi efficace que sa veine religieuse. Il continuera sa collaboration avec les comédiens français bien après le décès de Molière. A partit de 1679, sous Louis XIV donc, c’est la musique de Charpentier qui prend le dessus et tous les jours, ce seront ses propres Motets que le suzerain réclame à son lever. Lully, mort en 1687, l’Académie royale de musique est enfin libre et donc, Marc-Antoine Charpentier va pouvoir donner sa Médée. Ce sera le 4 décembre 1693. Le roi aura reçu en mains propres l’ouvrage de la part de son très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet.

Stéphane Fuget © DR
Au bilan, son œuvre est considérable, plus de cinq cents partitions et, comme celle de Médée, il est dit que ses documents musicaux sont parmi les plus complets et les plus détaillés de l’époque de Louis XIV, faisant l’admiration de ceux qui les utilisent bien plus tard. Tout le contraire d’un certain Lully souvent négligent et incompréhensible.
L’œuvre dégage une atmosphère très française. Le livret est reconnu comme étant de toute beauté, magistral même. On loue sa modernité et on repère le traitement du personnage principal sur lequel on s’interroge. À savoir, ce que la femme est sensée subir dans la société ainsi dépeinte. En un mot, il y a les pour et il y a les contre concernant le tragique du dénouement. Quant à l’orchestre, il est un “terrifiant“ partenaire de la sorcière et un peintre des horreurs infernales. La musique, pour sa part, « est un compendium des formes vocales et instrumentales – ouverture, passacaille, chaconne, récitatif, arioso, air, lamento, ensemble et chœur. L’attention que le compositeur consacre aux détails de l’instrumentation, du tempo et de la dynamique pourrait servir de guide de l’orchestration au XVIIè. »

Médée sur le point de tuer ses enfants – Eugène Delacroix – Musée du Louvre
Fin de l’opéra : « Médée fend les airs sur son dragon, et en même temps des statues et autres ornements du palais se brisent. On voit sortir des démons de tous côtés qui ayant des feux à la main, embrasent ce même palais. Ces démons disparaissent, une nuit se forme et cet édifice ne paraît plus que ruine et monstres ; après quoi, il tombe une nuit de feu. »


