L’exposition aux Abattoirs (1) de cet icone de l’Art moderne fera date, car il n’y en avait pas encore eu de cette envergure à Toulouse, qui entretient pourtant des liens historiques avec l’Espagne et la Catalogne en particulier; de plus, elle recèle des œuvres jamais ou très peu montrées venues des quatre coins de l’Espagne et de la France.
Je suis sûr que Daniel Cordier (1920-2020) et Jean Cassou (1897-1986), résidant à demeure dans ce lieu voué à « la diffusion et l’accès pour tous à l’Art Moderne et Contemporain », sont enchantés d’accueillir cet « ivre d’Art » comme eux. Les deux Résistants, dont le second était le premier conservateur du Musée d’Art Moderne de Paris, et le premier l’un des plus grands collectionneurs et mécènes dans ce domaine, savaient que la première vertu d’un plasticien c’est de savoir « regarder », « mirar »; Miro se traduit en français par… « je regarde. »
Si Joan Miró (1893–1983) et Salvador Dalí (1904-1989) sont considérés comme les deux maîtres catalans du Surréalisme, leurs visions de l’Inconscient sont radicalement opposées: l’univers poétique du premier, d’inspiration (et d’aspiration) enfantine, les formes réelles s’effaçant au profit d’idéogrammes, d’astres, d’oiseaux et de silhouettes sur des aplats colorés, a fait de lui le maitre d’un art accessible à tous, quel que soit son âge ou son niveau culturel.
S’il a trouvé la fusion de l’Abstraction Lyrique et du Surréalisme avec Naissance du jour par exemple, sa palette de couleurs primaires (il a fait un grand usage du Bleu:

Les Abattoirs Joan Miro Protestation 2026 © Cyril Boixel
du Rouge et du Jaune:

Les Abattoirs Joan Miro Protestation 2026 © Cyril Boixel
mais aussi d’un Noir et Blanc, qui a inspiré Marfaing et Soulages :

Les Abattoirs Joan Miro Protestation 2026 © Cyril Boixel
sa palette séduit toujours instantanément tous les publics.
Né dans une famille d’orfèvres et de bijoutiers où il a appris le sens du Beau et de l’Harmonie, il s’est affranchi très tôt de toute contrainte picturale et intellectuelle: ce qui m’a séduit chez lui au premier chef, c’est sa totale liberté.
Ce grand plasticien a côtoyé les plus grands artistes de son époque, dans toutes les disciplines. Giacometti, Modigliani etc., et Picasso bien sûr avec lequel il a partagé un engagement commun (4).
Mais surtout une amitié fusionnelle unissait l’artiste catalan à Marguerite et Aimé Maeght, les fondateurs de la Fondation Maeght située à Saint-Paul-de-Vence. C’est d’ailleurs Miró qui leur suggéra l’architecte Josep Lluís Sert pour concevoir les plans du bâtiment, créant « une symbiose unique entre l’art, la nature et l’architecture moderne », dont son Labyrinthe (5) est une parfaite incarnation.
Je me souviens avec émotion de ma découverte en 1968 de ces sculptures, de ces chefs-d’œuvre à ciel ouvert, dans les jardins de ladite Fondation: en particulier sa Caresse d’un Oiseau qui a versé du baume sur le pays en friche de mon adolescence; et je n’ai eu de cesse d’y revenir depuis dès que je passe à proximité.
La peinture a toujours été une vocation chez Miró, mais en plus de la gouache traditionnelle, il a utilisé l’huile, la caséine (2), le sable, le goudron, le cirage noir etc., il a réalisé des collages, des tapisseries (3) monumentales, des vitraux, des lithographies, des gravures originales, des sculptures, des céramiques…, et même des toiles brûlées qui me font irrésistiblement penser à Jimi Hendrix sacrifiant sa guitare par le feu.
Sa première création de décors et de costumes de scène en 1931 (pour les Ballets russes de Monte-Carlo) s’appelait déjà… « Jeux d’enfants. » Dans son jardin secret, il a donné libre cours à son onirisme proche de celui des enfants; ce qui explique pourquoi ceux-ci l’aiment tout de suite: lors de ma seconde visite, un chérubin blond comme les blés a dit à sa mère:« Maman regarde, le monsieur il danse. »

Et ce n’est pas par hasard si le « Peintre « mirobolant » (« quelque chose ou quelqu’un d’incroyablement magnifique » Larousse), selon le mot de Robert Desnos (1900-1945) a appelé son atelier de Majorque en 1956 « l’Atelier des Rêves. »
Par ailleurs, il s’est très tôt forgé une vision du monde anarchiste loin des sectarismes manichéens (censure de la dictature franquiste, oukases d’André Breton…).
Foncièrement anti-autoritaire, face à « l’assassinat de la culture » franquiste dénoncé par Octavio Paz, il s’est engagé avec sa création artistique.
Au terrible spectacle de la Guerre d’Espagne, il a créé par exemple des Monstres issus de son imaginaire en appelant de ses vœux « L’aube qui les dissoudra », comme Paul Eluard.

Ce n’est pas un hasard non plus s’il a illustré à travers une série majeure de 13 lithographies en double page parue en 1966, ainsi que les décors et marionnettes, la célèbre pièce UBU Roi d’Alfred Jarry, qui met en scène un régicide qui s’empare du trône et une fois au pouvoir se révèle être « un tyran lâche, cruel, cupide et profondément stupide. »
Avec La Claca, théâtre de guignol, il a créé la série « Mori el Merma, Mort au fantoche », féroces caricatures du dictateur F.F, alors que c’était absolument interdit, sous peine de prison; ou pire.
Joan Miró a aussi réalisé l’affiche pour le mythique concert de Paco Ibañez à l’Olympia de Paris, le 2 décembre 1969 (j’étais présent au premier rang !), cet événement devenu un jalon historique de la résistance anti-franquiste en exil; cette œuvre, mêlant les couleurs vives et les formes caractéristiques du peintre catalan, associait visuellement l’avant-garde picturale à la lutte populaire poétique et musicale portée par le chanteur.
Quant à Miro et Buñuel, s’ils n’ont rien créé ensemble, les deux artistes ont noué une relation de respect mutuel et d’amitié. Par contre, il s’est associé au cinéaste Pere Portabella. dans « Aidez l’Espagne » court-métrage militant de 5 minutes qui mêle des images d’archives de la guerre civile espagnole aux célèbres gravures de la série Barcelona de Miró, résonnant comme un cri de détresse politique: il est visible dans l’une des salles de l’exposition et mérite qu’on s’arrête pour le regarder.
Sa « grinta », comme disent les Italiens, son esprit révolté et combatif, se doublait d’une farouche rage de créer pour transcender ses convictions.

Le beau sous-titre: « Protestation » me renvoie à la profession de foi de Lucie Aubrac, « Résister c’est Créer, Créer c’est Résister », et à « Je proteste, je proteste », poème de Louis Aragon dont Servane Solana, chant, guitare, et Didier Dulieux, accordéon, ont fait une magnifique version:
Ce n’est que justice si le grand poète (et peintre) Rafael Alberti (1902-1999) a réservé une place de choix à l’artiste catalan (6) dans son recueil poétique A la Peinture:
(…) La rosée du matin n’est pas mouillée
Le fil de la Vierge s’entrelace
avec la bave du diable (…)
Vole
Le rêve s’est échappé du rêve
Chante une couleur qui escalade une autre couleur
Enfant
Peint les murs au retour de l’école
Sans âge le dessin
(…).
PS.après Giacometti, De Saint Phalle, Castelbajac, Miró, je rêve de me rincer encore l’œil aux Abattoirs… avec Nicolas De Staël par exemple.
Photographies: courtoisie des Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse © Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse ; Cyril Boixel.
PROTESTATION du 3 octobre 2026 au 7 mars 2027
Pour en savoir plus :
1) Les Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse
76 allées Charles de Fitte – 31300 Toulouse
Ouverture du mercredi au vendredi de 12h à 18h, et du samedi au dimanche de 10h à 18h
2) La peinture à la caséine est l’une des plus anciennes techniques de peinture au monde, utilisant une protéine de lait (la caséine) comme liant naturel. Elle offre un rendu mat, opaque et velouté très recherché en décoration et en restauration de meubles.
3) Avec Josep Royo, artisan tapissier, il a inventé les « sobreteixims, les surtissages. »
4) En 1937, lors de l’Exposition universelle de Paris, sous l’ombre de la guerre civile espagnole, les deux artistes se sont unis pour soutenir la République: Picasso y a présenté son chef-d’œuvre mondialement connu, Guernica, tandis que Miró a réalisé une immense fresque murale intitulée El Segador (Le Faucheur) aujourd’hui disparue hélas.
5) Le Labyrinthe Miró : Au cœur des jardins de la Fondation se déploie le Labyrinthe, un espace onirique monumental conçu par l’artiste entre 1961 et 1981 en collaboration avec le céramiste Josep Llorens Artigas. En suivant un Fil d’Ariane blanc peint sur les murets, les visiteurs découvrent une déambulation jalonnée de fantaisie et d’humour.
Parmi les œuvres majeures qui peuplent ce jardin extraordinaire, parfaitement intégrées à l’environnement végétal et aux bassins:
L’Oiseau lunaire et L’Oiseau solaire,
Le Lézard et Le Mur,
La Déesse de la fécondité et L’Œuf de Mammouth…
6) En 1971, le poète espagnol Rafael Alberti propose à Joan Miró de travailler ensemble. Le projet unit les poèmes d’Alberti et les illustrations graphiques de Miró, dans l’esprit des partenariats créatifs qu’Alberti avait déjà menées avec Picasso, par exemple.
Rafael Alberti a écrit plusieurs poèmes dédiés à l’artiste catalan, et Miró a également créé des gravures en hommage au poète et à l’Espagne républicaine, telles que l’œuvre « Per Alberti, per la Spagna » (1975).
Publié en 1975 par Edicions Polígrafa à Barcelone, le livre se compose de 20 lithographies en couleurs de Miró accompagnées des textes poétiques d’Alberti, ainsi que de lithographies sur les couvertures, est « une œuvre majeure »

