En partie inspiré de « La femme infidèle », de Claude Chabrol, « Minotaure », d’Andreï Zviaguintsev, ne raconte pas seulement le délitement d’un couple mais aussi celui d’un pays, la Russie, que le réalisateur a dû fuir pour poursuivre son œuvre à la fois admirable et abrasive.

Dimitri Mazourov, Boris Koudrine et Iris Lebedeva dans « Minotaure ». Photo Anna Matvea
Ceux qui ont revu récemment « La femme infidèle », de Claude Chabrol sur Arte, ont été saisi, à nouveau, par le regard acide du metteur en scène sur la société bourgeoise. L’intrigue est redoutablement efficace et particulièrement tordue : un homme bien installé dans la vie (Michel Bouquet, génialement maléfique) découvre que son épouse (la tout aussi extraordinaire Stéphane Audran) le trompe avec un homme plus jeune et décide de le supprimer. Andreï Zviaguintsev reprend dans ses grandes lignes le scénario tourné par Chabrol en 1968. Les cinéphiles s’amuseront peut-être à noter les similitudes et les différences (devinez quelle est l’arme du crime sachant que l’amant de 2026 est photographe ?) entre « La femme infidèle » et « Minotaure ». La plupart des spectateurs s’en moqueront sans doute, constatant qu’Andreï Zviaguintsev, bien qu’il ait quitté la Russie pour la France (et choisi la Lettonie pour le tournage), n’a rien perdu de son mordant, qui n’est pas satirique comme celui de Chabrol, mais plutôt glaçant, installant un sentiment de malaise persistant. Son héroïne Galina (Iris Lebedeva) se sent délaissée par Gleb (Dimitri Mazourov), son chef d’entreprise de mari. Bien qu’elle vive dans un environnement privilégié (leur superbe maison en atteste), elle décrit leur couple comme « un marécage sans fond ». Ce qui nous rapproche évidemment de l’autre aspect du film, qui évoque, sans la nommer pendant deux heures (sur 2h20) l’« Opération militaire spéciale » contre l’Ukraine et la militarisation à outrance d’un pays assoiffé de puissance.
De l’intime au collectif
L’action se déroulant en 2022, au début du conflit, on aperçoit par exemple un train de marchandises transportant des tanks tout neufs, un panneau publicitaire incitant à s’engager dans l’armée ou un tag, sur un pont, déclarant « nique ta guerre ». C’est à peu près tout avant que le rouleau compresseur poutinien ne fasse son office, les héros d’un jour risquant si vite de déchanter, quelles que soient les promesses du pouvoir. Gleb tue et se débarrasse du corps de l’amant avec la froideur d’un criminel expérimenté. Il s’apprête à faire bien pire en montant une liste ignoble d’employés de sa société destinés à devenir de la chair à canons. Et c’est là qu’Andreï Zviaguintsev démontre toute sa maestria, liant le privé et le collectif de manière implacable. Et, si « Minotaure » ne provoque pas le même saisissement que le chef-d’œuvre « Leviathan » en 2014, il méritait bien le Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes, neuf ans après la projection sur la Croisette du terrible « Faute d’amour », qui obtint le Prix du jury.
« Minotaure », d’Andreï Zviaguintsev, actuellement au cinéma.

