
Au-dessus de l’entrée de la salle de spectacle de la Salle Nougaro (1), de nombreux noms sont affichés: ceux de tous.toutes les artistes qui se sont produit.e.s ici. Près de 1000 en 40 ans !

RADIO FRANCE
Last but not least, Ben l’Oncle Soul avait l’insigne honneur de fêter le 40°anniversaire de cette vénérable Salle, qui affichait complet pour deux soirées et où il ne restait pas une place de libre! Mais c’est le cas de la majorité des concerts dans cette belle salle bleue si propice à l’émotion musicale partagée (et à la rêverie en ce qui me concerne) « de la musique classique au jazz, en passant par les musiques du monde et la chanson française d’expression, comme disait Jean Ferrat. »
Créée en 1985, cette salle de spectacles à l’histoire originale, est née de la volonté de la direction de l’Aérospatiale d’avoir une vitrine culturelle haut de gamme, au premier chef pour les adhérents du Comité d‘Entreprise, puis pour le grand public.
Elle aura vu passer par exemple Angélique Ionatos, Cesaria Evora, Giamaria Testa, Lluis Llach, Jean-Jacques Milteau, Kaz Hawkins, Vincent Segal et Ballaké Sissoko, Blick Bassy, Otis Taylor Gilles Vignault …etc. etc. qui m’auront personnellement profondément marqué.
Pour cet anniversaire, c’était à l’ambiance très chaude de la tradition soul américaine que nous étions convié.e.s.
D’emblée Paul Pavillon, le guitariste très rock-and-roll aux cheveux noirs longs jusqu’aux épaules à la Neil Young des années 70 ans,
et Olivier Carole, le bassiste dont le manteau en cuir noir rappelle celui de Bernard Edwards de Chic, Stanislas Augris le batteur, au groove millimétré, et Thomas Salvatore le claviériste, qui sonne souvent comme un orgue Hammond, ont déroulé un tapis rouge pour the Voice, la voix chaude et magnétique de l’Oncle soul.
Il n’avait plus qu’à mettre le feu à un public conquis d’avance qui n’attendait que cela, tapait d’emblée dans ses mains, chantait les refrains, se tortillait sur les fauteuils, pour finir par danser debout; y compris la dame de la sécurité incendie à son poste.
J’ai remarqué autour de moi quelques couples en fusion qui se sont vite éclipsés à la fin du concert, d’autant que le rappel avec Don’t Wanna Fall, dans une version piano-voix, a été très classe et très langoureux.
Benjamin Duterde, français d’origine martiniquaise par son père, a trouvé dans ses racines l’inspiration soul des années 1960 qu’il a adoptée pour son premier album de 2010, mais s’est aussi tourné vers le R’n’B, le Rythm and Soul, avec une pincée de Jazz, pour souscrire à ce qu’on a pu appeler la Créole Soul.
Il est né il y a quarante ans en Indre-et-Loire, sa maman possédait une belle collection de disques venue des Etats-Unis (Ray Charles, James Brown, Otis Redding…), jouées en boucle dans le salon familial.
Pour la petite histoire, son nœud papillon emprunté à son grand-père (qui l’a beaucoup soutenu dans sa démarche artistique) lui a donné son surnom d’« Oncle Ben » en référence au visage de la marque de riz Uncle Ben’s, mais pour éviter des problèmes de droits avec cette dernière son nom de scène officiel devint « Ben l’Oncle Soul. »

II a enregistré, entre autres, avec le groupe IAM, et avec Michel Jonasz sur le titre Joueurs de blues.
Se déplaçant sur scène avec l’aisance du basketteur qu’il a été, Ben alterne l’anglais et français pour un savant mélange de soul et de funk, mais aussi de blues et de rock; « du pur rythme-and-blues » dit ma voisine à sa jeune compagne,
Les chœurs des musiciens parfaitement en place complètaient le son puissant et l’énergie festive tout à fait de circonstance.
Seul petit bémol, la débauche de lights aveuglants n’était pas nécessaire pour moi…mais le public aime ça.
D’Everything bøut Ya, Je veux tout connaître de toi (dont un autre Ben (Harper) a livré une superbe version)
à F*uck what you want, en passant par Hallalujah!!! (J’ai tant besoin de toi), Petite sœur, Seven Nation Army (dans la version des White Stripes où le guitariste a failli voler le show avec un solo incandescent), Devil on My Shoulder etc., il livre dans ses chansons des récits personnels, entre amours, résilience et recherche identitaire, « avec une authenticité désarmante. »
Comme par exemple dans Soulman, un morceau aux sonorités sixties, succès de l’année 2010, dans lequel il égrène « la liste de ses modèles, de Gandhi à Mandela en passant par Spike Lee, tous ceux qui l’ont aidé à grandir, lui qui a poussé sans père… mais qui n’en a pas souffert tant que ça. »
J’ai pas le physique des magazines
J′ai pas l’humour de Charlie Chaplin
J′ai pas la science infuse
Le savoir-faire de Bocuse
Non je n’ai pas ces choses-là
J′ai pas la chance de Neil Armstrong
J’ai pas la carrure de King Kong
Plusieurs cordes à mon arc
La ferveur de Rosa Parks
Ni le courage de Mandela
Je ne suis qu′un soulman
Écoute ça baby
Je suis pas un superman
Loin de là
Juste moi, mes délires
Je n’ai rien d’autre à offrir
Mais je sais qu′en vrai c′est déjà ça
J′ai pas le regard de Spike Lee
J’ai pas l′génie de De Vinci
J’ai pas les pieds sur terre
La patience de ma banquière
J’ai pas ces choses-là
J′ai pas la sagesse de Gandhi
L′assurance de Mohamed Ali
J’ai pas l′âme d’un gangster
La bonté de l′Abbé Pierre
Ni l’aura de Guevara (…)
Au sortir de ce concert si swinguant, j’ai eu une pensée émue pour mon regretté ami Gil Pressnitzer (2) – dont les jeunes générations ne peuvent pas se souvenir comme moi, vu mon âge avancé -, à l’éclectisme rare, cet enfant juif évadé du Camp des Milles avec ses parents et caché sous l’Occupation, qui a porté sur les fonds baptismaux de la Musique de toutes les couleurs cette salle de concerts unique en son genre et qui aurait sans nul doute apprécié cette musique métissée par toutes celles qu’il aimait.
Encore merci, Mister Pressnitzer !
« Sur cette scène secrète, modeste, tu as fait débarquer, spatialement (…) le monde entier. Manège universel où tous les enfants que nous sommes retrouvent une ronde neuve. » Quelques mois avant sa disparition, le grand Claude Nougaro lui rendait ainsi un hommage épistolaire appuyé ainsi qu’à cette scène à laquelle il a donné son nom.
Avec Ben l’Oncle Soul, idéal en maître de cérémonie, Salle Nougaro, nous avons fêté ce soir dignement tes quarantièmes rugissants (nom donné par les marins aux latitudes situées entre les 40° et 50° parallèles dans l’hémisphère Sud, appelées ainsi en raison des vents très forts), ces vents qui n’ont pas fini de souffler ici sur notre âme vagabonde, l’Equipe actuelle perpétuant avec brio l’esprit de tes fondateurs.
Bon anniversaire, Salle Nougaro, dans la chaleur de tes habits bleus et de tes vibrations multicolores: Happy birthday, Buon compleanno, Feliz cumpleaños… (il faudrait te le dire dans toutes les langues entendues ici), rendez-vous dans dix ans !
Pour en savoir plus :
1) Salle Nougaro. 20, chemin de Garric à Toulouse
Ouverte sous le nom de « Centre culturel de l’Aérospatiale », elle en confie sa présidence en 1976 à Gil Pressnitzer, un ingénieur féru de mots et de musiques. La salle polyvalente propose de nombreuses activités socioculturelles et organise quelques événements culturels. « Les Journées Culturelles qui se déroulaient en novembre accueillaient les libraires qui venaient vendre à prix cassé. Chaque soir, elles étaient ponctuées de trois à quatre concerts essentiellement en chanson française ».
La Salle prend le nom du troubadour des Minimes et s’installe progressivement dans la géographie musicale toulousaine, alternant avec brio entre jazz, musiques du monde et chanson française. Elle attire des vedettes comme Herbie Hancock, Ahmad Jamal, Juliette Gréco, Nino Ferrer tout en faisant découvrir Cesaria Evora,. Après plusieurs mois de rénovation, le lieu rouvre en octobre 1996, offrant une belle salle en gradins de 400 places et une acoustique de premier plan. Toujours subventionnée par le Comité d’Etablissement d’Airbus Operations Toulouse, elle n’en reste pas moins ouverte à toutes et à tous.
Figure importante de la vie culturelle toulousaine pendant les années 70. Gill Pressnitzer qui s’est éteint à Toulouse en 2015 était né à Marseille; ingénieur à l’Aérospatiale, il devient en 1976 directeur du Centre culturel de l’Aérospatiale qu’il a animé pendant une trentaine d’années avec une énergie et un talent infatigables sous les auspices de Claude Nougaro qui avait donné le nom à la salle de spectacle dudit Centre. Car la passion de Gilles Pressnitzer pour la musique était sans frontières: le classique dont il était un fin connaisseur, et un érudit, mais aussi le jazz et les musiques du monde, eurent donc une place de choix dans sa programmation. Il est vrai qu’il avait été à bonne école avec Christian Schmidt et Xavier Darasse, l’organiste fondateur de l’événement qui a donné naissance à Toulouse les Orgues. Poète lui-même, il avait aussi la passion des mots: auteur de « Notes de passage, notes de partage », il avait créé un remarquable site culturel et associatif « Esprits nomades » (3) qui faisait la part belle aux créateurs. Selon l’injonction chère à René Char, il aura laissé chez nous « des traces flamboyantes de son passage. »
> Salut Gil, vieux camarade en Culture de toutes les couleurs

