10 ans après son ouverture, le Quai des Savoirs continue de défendre une culture scientifique ouverte, plurielle et accessible. À l’heure de la réouverture de sa grande salle d’exposition, Laurent Chicoineau, directeur de l’établissement, revient sur une décennie marquée par des évolutions sociétales, des croisements de regards et une envie continue de faire circuler les sciences autrement. Entretien.

© Emmanuel Grimault
Culture 31 : Le Quai des Savoirs fête ses 10 ans. Quel bilan tirez-vous de cette décennie de vulgarisation scientifique ?
Laurent Chicoineau : Pendant 10 ans, il s’est passé pas mal de choses. Que ce soit au Quai des Savoirs, mais surtout dans notre monde. Je pense évidemment au Covid, à cette période un peu charnière. En tout cas, c’est vrai qu’on est assez nombreux à penser qu’il y a un avant-Covid et un après. En matière de culture scientifique et technique, ce qui nous a frappés, c’est évidemment tout ce qui a été la compréhension de ce phénomène de Covid, de ces maladies qui émergent à l’échelle mondiale, du fait de la situation de notre biosphère. C’est-à-dire le changement climatique, la perte des écosystèmes vivants, et donc un certain nombre de pathogènes qui se retrouvent à proximité des humains. Ça a été un moment important pour la culture scientifique, et au niveau des débats aussi, puisqu’il y a eu le sujet des vaccins, etc.
Puis on a eu aussi plus récemment, dans ces dix ans, le surgissement de l’intelligence artificielle, avec toutes les questions qu’elle pose. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter pour l’instant, avec tout ce qui fait appel à notre esprit critique, et ça rejoint un des grands axes directeurs du Quai des Savoirs. Ce qu’on a affirmé depuis une dizaine d’années, c’est vraiment cette idée de travailler cet esprit critique, entre autres avec les jeunes, mais plus largement avec tout le monde.
À l’échelle du Quai des Savoirs, quel évènement ou exposition garde une place particulière dans votre mémoire ?
Spontanément, je dirais l’exposition « Feux Mégafeux ». On était en 2023, donc on commençait à avoir des méga-feux en France, mais ça paraissait encore très exceptionnel. On a fait le choix en accueillant cette expo de la Cité des Sciences, qui était uniquement sur le feu, d’ajouter un grand programme numérique sur les méga-feux, et de s’intéresser vraiment aux méga-feux sous l’angle scientifique déjà, parce que ça avait été très peu fait. On a aussi décidé de le faire d’une manière assez dramatique, au sens anglais du terme. C’est-à-dire de donner de la puissance au sujet, de le rendre spectaculaire.
Pour ce faire, on a réutilisé ce tunnel qu’on avait déjà grâce à une précédente expo, puis on a surtout produit un film pour expliquer le principe des méga-feux, comment ça se développe, comment on lutte contre ça, ce que ça produit à l’échelle mondiale. C’est l’une des expos qui a eu le plus grand succès de toute l’histoire du Quai des Savoirs ! On a eu plus de 65.000 visiteurs uniquement dans l’expo, et on a pu finir en apothéose si j’ose dire, avec le festival Lumières sur le Quai, qui clôture nos expos. On a fait cette magnifique installation de feux au jardin royal, en face du Quai des Savoirs, de l’autre côté des Allées Jules-Guesde.

© Emmanuel Grimault
Rendre la science sexy, notamment pour les 15-30 ans, n’est pas une mince affaire. Dans cette optique, vous avez notamment accompagné des créateurs de contenu et convoqué des artistes. Quelle place ces nouveaux médiateurs occupent-ils aujourd’hui dans votre manière de parler (et faire parler) de science ?
C’est vrai qu’on s’est intéressés très tôt aux producteurs de contenu. On a fait des résidences de création au Quai des Savoirs et on continue à en faire, mais moins avec les producteurs de contenu. Parce que finalement, il se trouve qu’on a évolué avec eux, et on travaille plutôt avec eux comme des producteurs, c’est-à-dire qu’on leur passe des commandes, on les fait intervenir dans des expos… Ce sont des collègues ! C’est-à-dire des gens qui ont une approche des sciences super intéressante, très diversifiée. Il n’y a pas une seule manière de faire du contenu en ligne !
On accompagne aussi le Science Comedy Show de Toulouse, qui produit des podcasts-vidéo maintenant. Donc il y a vraiment cette idée de dire, plus on est de fous, plus on rit, et plus c’est intéressant de partager les sciences. C’est vrai que c’est une façon de faire qui nous intéresse, mais on reste aussi dans notre cœur de métier avec des expositions et du débat. On anime beaucoup le débat public, on agit un peu comme des agitateurs d’idées de sciences dans la société. L’idée c’est ça, c’est d’animer les débats, et les débats sont très intéressants quand on a plein de gens différents, pas que des scientifiques, mais aussi des artistes, des designers, des architectes ou des militants associatifs.
Cet automne est marqué par la réouverture de la grande salle d’exposition, en travaux depuis novembre 2025. Qu’est-ce qui va changer pour les visiteurs ?
Ce qui va changer pour les visiteurs, c’est qu’il y a désormais un nouveau lieu qu’on a appelé l’Agora des futurs. C’est un auditorium, une salle de projection complètement étanche. Avant, dans la salle d’expo, on réservait simplement un espace pour faire des rencontres. Quand on visitait l’expo, il n’y avait rien, si ce n’est un film qui tournait en boucle, mais le soir ou l’après-midi, de temps en temps, on organisait des rendez-vous, des rencontres publiques. Maintenant, c’est beaucoup plus intéressant, parce que c’est séparé, dans le sens où on peut visiter l’expo sans être perturbé par des conférences, et réciproquement, on peut participer à des tables rondes, des conférences, des rencontres publiques, et aussi voir des projections.
La nouveauté, c’est aussi toute une programmation de films. Notamment pour enfants, puisqu’on s’intéresse beaucoup aux jeunes dans le partage des savoirs, puis pour les plus grands, à travers des documentaires scientifiques, des films de recherche, des films de création, des documentaires expérimentaux… On est d’ailleurs en train de préparer des projets avec des créateurs d’art numérique pour avoir des expériences immersives. En parallèle, on va pouvoir proposer des petites formes de spectacles, puisqu’on a un plateau sur lequel on pourra accueillir des lectures, des one-man-show, des stand-up scientifiques, etc.
Dans le cadre des travaux, vous proposez, depuis le mois d’avril et jusqu’en novembre 2026, une exposition sur le biomimétisme aux Abattoirs. Que retenez-vous d’ores et déjà de ce premier partenariat avec Les Abattoirs ?
Ce que je retiens, encore une fois, c’est l’intérêt de croiser les regards, et puis de croiser les publics. Les gens qui vont aux Abattoirs visiter une expo d’art, comme la super expo Miró qui vient d’ouvrir, se baladent et découvrent un autre angle de la création contemporaine. Ils abordent la science par la création contemporaine. C’est une manière de découvrir les choses autrement, et puis de découvrir ce qu’on appelle ce fameux biomimétisme, qui a toujours eu un rapport avec l’esthétique, avec l’image, puisque le biomimétisme c’est s’inspirer du vivant. Et l’une des façons de s’inspirer, c’est aussi plastiquement, par les formes, par les couleurs.
On s’est très bien entendus tout de suite avec l’équipe de Lauriane Gricourt, la directrice des Abattoirs. On a invité des artistes qui sont aussi des chercheurs, et on a travaillé avec des scientifiques qui sont aussi des artistes, dans le sens où ils s’intéressent à la relation avec l’autre, avec le vivant. Je trouve que c’est ça qui est intéressant. On se rend compte que, finalement, si on fait l’effort d’aller vers l’autre, on parle un peu de la même chose, ou en tout les cas on peut apprendre quelque chose, même sur ce qu’on croyait connaître très bien soi-même.

© Cyril Boixel
Au-delà des expositions, le festival Lumières sur le Quai est un évènement incontournable de votre programmation. Il sera de retour du 17 octobre au 1er novembre 2026. Qu’est-ce qui fait, selon vous, la singularité de ce festival ?
Encore une fois, c’est à la fois le croisement des invités, des participants, et de tous les gens qu’on invite. C’est-à-dire à la fois des experts artistiques, des dessinateurs de bande dessinée… Cette année, il y a pas mal de BD, puisque la thématique est le futur. On a notamment invité Ugo Bienvenu, qui est le réalisateur d’Arco, célèbre film d’animation qu’on programme plusieurs fois pendant le festival, dans notre nouvelle salle. Il y aura d’ailleurs une expo de ses dessins, dont certains sont des dessins originaux. On a un partenariat avec Metal Hurlant aussi, puisqu’on s’intéresse aux visions du futur par la bande dessinée : il y aura une rencontre avec les auteurs ! Puis on va se pencher sur la physique quantique avec une conférence sur les atomes, etc.
On peut dire ça part dans tous les sens, et en fait, c’est ce qu’on cherche ! C’est-à-dire qu’on trouve intéressant de marier des choses qui peuvent paraître différentes. Au Quai des Savoirs, on essaye de montrer que tout est beaucoup plus connecté que ce qu’on croit. La culture populaire est connectée à la culture savante ! Tout ça communique et a intérêt à se rencontrer, parce que ça s’enrichit l’un l’autre, tout comme les publics. Parce que c’est aussi ça Lumières sur le Quai. On fait en sorte qu’il y en ait pour tout le monde, que ce soit les grands-parents qui amènent les petits-enfants pendant les vacances, qui viennent au Quai des Petits, et puis des publics peut-être un peu plus exigeants, comme des étudiants et des jeunes actifs.
Nouveauté : vous présenterez l’expérience immersive XYZT, les paysages abstraits dans la salle d’exposition, du 17 octobre au 20 décembre. Qu’avez-vous envie de faire vivre au public avec cette expérience ?
La dernière fois que je l’ai vue, c’était à la Gaieté Lyrique à Paris. Je me suis fait la réflexion que c’était la première fois que je voyais une expo où les gens retiraient leurs chaussures spontanément, se mettaient à danser, à rigoler. Parce que cette expo, c’est un paysage construit uniquement à partir d’expériences numériques, mais pour autant, il y a très peu d’écrans. C’est assez étonnant ! On se retrouve face à des pixels dans l’air, on a l’impression que ça vole, et c’est assez poétique. Et en même temps, il y a certaines choses qui sont très interactives, donc il y a un jeu qui se crée tout de suite entre le visiteur et les installations. Certaines installations invitent d’ailleurs à bouger, parce qu’en fait, XYZ, ce sont des repères en mathématiques, en géométrie ou dans l’espace, soit la longueur, la largeur, la hauteur. Et le T, c’est le temps.
En fait, les artistes qui ont développé ce projet ont voulu reproduire le mouvement naturel, et donc tout est en mouvement, il n’y a aucune image fixe. Le visiteur peut interagir avec les œuvres, et donc les mettre en mouvement, et c’est ça qui est assez fascinant. on a vraiment l’impression d’être face à des choses qui bougent comme des fleurs, des feuilles d’arbres, des animaux… Alors qu’évidemment, tout est abstrait, parce que derrière tout ça, il y a un logiciel spécial, un peu développé comme le monde physique. Tous les pixels de la scène ont une masse et répondent à des lois physiques ! C’est une exposition très originale, parce qu’il n’y a pas de panneau ou de texte, on n’apprend rien à proprement parler, mais par contre, ça donne une idée de ce qu’est le monde virtuel. On s’est dit que c’était chouette de marquer la fin de l’année avec ça, pour les 10 ans du Quai des Savoirs.

© Romain Etienne
Enfin, si vous deviez donner envie à quelqu’un qui n’a jamais franchi les portes du Quai des Savoirs de venir cette saison, par quoi lui conseilleriez-vous de commencer ?
Je lui dirais déjà d’oser. L’idée, quand on franchit les portes du Quai, c’est qu’il y a toujours des surprises plutôt positives. C’est ce que nous disent les gens ! Là, la première bonne surprise serait cette expo dont on vient de parler, parce qu’elle est vraiment très très accessible pour tout le monde, à partir de cinq ans. Les petits peuvent jouer avec les œuvres, on ne risque pas de casser, puisque tout est dans l’air, tout est suspendu. Puis dans le bâtiment du Quai des Savoirs, il y a aussi diverses installations à découvrir, qui sont non pas cachées, mais distillées sur le parcours de visite. Et il y a également toute la programmation à regarder : pour un film, des rencontres publiques, et un certain nombre de rendez-vous assez originaux, par exemple des enregistrements publics de podcasts. Des évènements dont on n’a pas trop l’habitude sur Toulouse !
Propos recueillis par Inès Desnot


