Le label « Palme d’or » opère toujours à plein et « Fjord », qui vient de sortir, en bénéficie largement, tant l’attente du public est importante. Pour autant, le drame de Christian Mungiu, qui raconte de façon abrupte le sort d’une famille confrontée à l’arbitraire administratif norvégien, est-il le « meilleur » film du dernier Festival de Cannes ? On peut en douter tant il manque de subtilité.

Sebastian Stan dans « Fjord ». Photo Le Pacte
Les plus vieux cinéphiles se souviennent d’André Cayatte, dont les films (« Nous sommes tous des assassins », « Mourir d’aimer »…) étaient autant de brûlots dénonçant les travers de la société française des années 1950 à 1970. D’autres auront peut-être en tête Costa-Gavras, preux chevalier des combats pour la liberté (« Z », « L’Aveu »…). Leur cinéma était pavé de bonnes intentions, efficace mais pas toujours d’une grande finesse. Le Roumain Christian Mungiu est de cette trempe-là : il pourfend les injustices, produisant des œuvres destinées à marquer les esprits, à « créer la polémique » (il le revendique) en appuyant là où cela fait mal. Mission pleinement accomplie avec « 4 mois, 3 semaines, 2 jours », sur le thème de l’avortement (Palme d’Or 2007) ou « Baccalauréat », évocation cinglante de la corruption (Prix de la mise en scène à Cannes en 2016). Pas vraiment avec « R.M.N. » (2022), film bien lourdingue sur le racisme.
Sens du décor oppressant
Sans rien nier de ses qualités (impeccable direction d’acteurs, adultes et enfants, sens du décor oppressant et de la tension dramatique…), « Fjord » figure plutôt dans la seconde catégorie. Comment ne pas être spontanément révolté par ce que le film raconte, à savoir la longue souffrance d’un couple (il est Roumain, elle est Norvégienne) privé de ses 5 enfants sur la base de quelques traces sur le cou et les épaules d’une adolescente ? Comment ne pas prendre leur parti quand, en face d’eux, l’aide à l’enfance norvégienne (qui intervient, dit-elle, « pour le bien des enfants ») ressemble à un rouleau compresseur ? A partir de là, il est bien difficile d’attendre la moindre surprise d’un scénario en béton armé ; d’imaginer autre chose qu’une lutte sans merci entre réactionnaires (la famille est chrétienne traditionnaliste) et progressistes (image que l’on se fait des sociétés nordiques).
Long procès
Sentiment renforcé quand, une fois bien établie la noirceur des implacables services sociaux norvégiens, suit un long procès paraissant plié d’avance. Il manque à « Fjord », ce monument de froideur, un peu plus d’humanité (heureusement, les enfants y pourvoient). Et plus de moments de pure mise en scène, comme ces avalanches qui menacent la petite ville où se situe l’action ou les virées en bateau que s’offrent les adolescents la nuit. Sans oublier quelques pincées d’ironie, qu’on perçoit parfois en filigrane, sans être certain que Christian Mungiu les y a placées volontairement…
« Fjord », de Christian Mungiu, actuellement au cinéma.

