Paolo Sorrentino est-il un grand metteur en scène ou le roi de l’esbrouffe ? Les deux, tant la qualité de ses films est variable, de l’excellent au désastreux. Pour le meilleur, on retiendra le dernier en date, « La grazia », portrait sensible de Mariano de Santis, président fictif de la République italienne en fin de règne. Le comédien Toni Servillo y est à nouveau extraordinaire.

Le président (Toni Servillo) et sa fille (Anna Farzetti). Photo Pathé Films
Les fans de Paolo Sorrentino sont nombreux, de Thierry Frémaux, qui l’a souvent programmé au Festival de Cannes, à une poignée de critiques, qui n’y voient que du feu. Hommage lourdingue à Fellini, « La grande belleza » (2013) les a subjugués et depuis, ils n’en démordent pas : le réalisateur napolitain est un génie. Et d’encenser « Youth » (2015), insupportable évocation des vacances luxueuses de deux vieux libidineux, ou, pire, « Parthenope » (2024), navet chic d’une vanité crispante. Pour autant, tout n’est pas à jeter dans le Sorrentino. La série « The young pope » (2016) est une réjouissante fantaisie sur le pouvoir. Quant à « Il divo » (2008), il réussit à percer quelque peu le mystère de Giulio Andreotti, maître absolu de la Démocratie chrétienne durant plusieurs décennies.
Toni Servillo, impérial
Toni Servillo en était l’incarnation subtile, comédien à même de traduire l’indicible d’un seul regard. On le retrouve, impérial, dans « La grazia », dans un nouveau rôle hors du commun, celui de Mariano de Santis, président fictif de la République italienne. L’homme est juriste, auteur d’un manuel de Droit pénal de 2046 pages. Il s’affiche toujours dans un costume étroit, raide comme la justice, peu souriant, opaque – tout le monde le surnomme « Béton armé ». Sa fille, également juriste de haut vol, le conseille et veille sur lui, au risque de sacrifier toute vie privée. Son fils est parti au Canada et gagne « beaucoup d’argent » comme auteur de chansons pour des stars. Le mandat de Mariano de Santis prend fin dans six mois. D’ici là, il doit valider – ou non -, une loi sur l’euthanasie et signer – ou non – les demandes de grâce concernant deux meurtriers, une femme qui a tué son mari violent, un homme qui a abrégé les souffrances de son épouse malade. Le président hésite à le faire, se renseigne sur les cas qu’on lui a présentés. La vie intérieure de l’homme politique est tout aussi tourmentée : il regrette de ne « jamais rêver » ; avoue n’avoir « jamais surmonté la disparition d’Aurora », la femme qu’il a adorée ; cherche à savoir avec lequel de ses amis elle l’aurait trompé, 40 ans plus tôt…
Scènes magistrales
A 56 ans, Paolo Sorrentino a appris les vertus de la sobriété. Ses plans sont architecturés avec soin, loin de ses pénibles excès. Cela ne l’empêche pas de créer des scènes captivantes, surprenantes, magistrales. Il y a, par exemple, la visite, sous une pluie diluvienne, du vieux président de la République portugaise. Ou cette tentative pour Mariano de Santis de capturer, sur l’écran d’une télévision, la larme flottante d’un spationaute. Ou encore ce dernier jour au pouvoir où l’homme d’État demande à faire à pied le trajet entre son palais et son domicile, entouré des siens, sous le regard fasciné de la foule. Et bien sûr, toutes les scènes brumeuses où réapparaît le grand amour de sa vie… Au-delà du monde corseté et crépusculaire qu’il décrit, le film est d’une immense tendresse pour son personnage, d’une richesse et d’une profondeur si bien révélées par l’immense Toni Servillo.
« La grazia », dont il faut aussi louer l’excellence de tous les comédiens, la qualité de la photographie et de la musique (classique, électro, rap…) n’a pas vraiment fait des étincelles lors de sa sortie en salle. Le revoir en DVD ou en Blu-Ray permet d’en découvrir toutes les beautés, esthétiques et émotionnelles. En attendant, entre espoir et crainte, le nouvel opus de Paolo Sorrentino.
« La grazia », de Paolo Sorrentino (DVD et Blu-Ray Pathé).

