Chaque mercredi, on rend hommage à un grand classique du cinéma. A voir ou à revoir.
Le Limier de Joseph L. Mankiewicz
Ultime film Joseph L. Mankiewicz, qui a signé une foule de classiques parmi lesquels Eve et La Comtesse aux pieds nus, Le Limier, sorti en 1972, est un point final magistral à l’œuvre du réalisateur américain. Adapté de la pièce de théâtre d’Anthony Schaffer (coscénariste du film), ce quasi huis clos met en scène Andrew Wyke, célèbre auteur de romans policiers, et Milo Tindle, patron d’un salon de coiffure londonien. Le premier a invité le second dans son manoir afin de lui proposer un marché. Sachant que son épouse Marguerite le trompe avec lui, Wyke lui fait l’offre suivante : simuler un cambriolage, s’emparer de bijoux et toucher l’argent de l’assurance afin de pouvoir subvenir au train de vie de Marguerite. En échange, l’époux cocufié pourra de son côté vivre au plein jour avec sa maîtresse…

Le Limier réussit la performance d’être un spectacle et un suspense permanents autour de deux personnages puis d’un troisième, un inspecteur de police suspicieux qui s’invite dans la partie. Tout repose ici sur une joute verbale qui tient du duel psychologique, social, culturel. Car entre le vieil homme richissime, méprisant, xénophobe et le jeune parvenu, fils d’un immigré italien, l’affrontement est celui de deux mondes.
Manipulations et faux-semblants
Le film de Mankiewicz est de ceux dont il ne faut pas trop dévoiler l’intrigue tant les rebondissements et les retournements font partie du plaisir jubilatoire que provoque la première vision. A la performance des principaux comédiens (Laurence Olivier et Michael Caine) répondent la virtuosité de la mise en scène et l’exploitation parfaite de toutes les dimensions d’un art du cinéma échappant au piège du « théâtre filmé ». Ainsi, les décors – signés par Ken Adam, collaborateur de Stanley Kubrick, notamment sur pour 2001, l’Odyssée de l’espace – sont magistralement utilisés : du jardin en forme de labyrinthe (que l’on retrouvera dans Shining) à la demeure de Wyke remplie d’automates mécaniques évoquant un cabinet de curiosités.

Comme souvent chez Mankiewicz, les faux-semblants, les artifices, la manipulation, le mensonge sont au cœur du propos. Dans cette partie de billard à plusieurs bandes qui tient du jeu du chat et de la souris, le verbe est une arme, mais des ressorts plus archaïques se révèlent tout aussi déterminants. La noirceur du regard que pose le cinéaste sur la nature humaine n’empêche pas l’humour qui confère au Limier sa saveur si particulière.
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