Abel Ferrara, 75 ans, publie ses Mémoires sous le titre “Scène”. Le metteur en scène américain a bien des choses à raconter, sur les coulisses de ses films, souvent conçus dans la douleur, sur sa vie privée, marquée par plus de 40 ans d’addictions diverses, sur les personnages hauts en couleurs avec lesquels il a travaillé, mafieux comme stars du cinéma, tous réunis dans son univers violent puis de plus en plus tourné vers la spiritualité. La traduction de ce livre passionnant, à la fois journal de bord très documenté et confession troublante, a été réalisée par le Toulousain Yves Gabay, professeur d’anglais en collège et journaliste pigiste dans plusieurs médias.

Abel Ferrara. Photo Mauro Maglione
En ouvrant le livre d’Abel Ferrara, on s’attend à un brûlot bien déjanté, à l’image d’un metteur en scène connu pour ses polars sanglants (« The King of New York », « Bad lieutenant », « China girl »…) et une poignée de grandioses navets (dont « Welcome to New York », une adaptation de l’affaire DSK avec Depardieu et Adjani). Or, ces Mémoires sont tout autre chose qu’un ouvrage scandaleux, dans les souvenirs évoqués et le ton employé. L’écriture d’Abel Ferrara – finement traduite par Yves Gabay – est fluide, d’une efficacité toute Américaine, loin des errements existentiels de l’auteur (1). Et ce qu’il raconte passionne de bout en bout, tant sur sa ville, New York, attirante et vénéneuse dans les années 1970 et 1980, où il a mené une vie très sexe, drogue et rock’n’roll, que sur le monde pas toujours reluisant du cinéma.

L’ami Christopher Walken dans « The King of New York ». Photo Mediaset/Capricorne Films
Cette vie, parlons-en d’abord. Abel Ferrara est né en 1951 dans le Bronx, quartier mal famé, associé au crime et à la déglingue. Sa mère est d’origine irlandaise, son père est un Italo-Américain pur jus. L’auteur en parle avec une infinie tendresse tout en ne cachant rien de l’alcoolisme et des petites magouilles de ce dernier.
Débuts dans le porno, « avec du foutre en gros plan »
« Mon père tenait un bar et faisait bookmaker (…) Mon grand-père était un homme simple et honnête, qui travaillait dur et sans aucune velléité criminelle. Mon père a gardé le goût du travail et y a ajouté le crime. » Passionné de cinéma, Abel Ferrara se souvient avec émotion d’avoir vu, enfant, « Le dingue du palace », avec Jerry Lewis, et « La grande évasion », avec Steve McQueen, puis, plus tard, du choc causé par « Massacre à la tronçonneuse ». Et de commenter, rigolard : « Oublie Pasolini, Buñuel ou Godard : Tobe Hopper était notre guide, notre étoile du Berger. » Abel Ferrara devra à son père d’avoir pu financer, en 1975, dans des conditions acrobatiques, son premier film, un porno intitulé « Les 9 vies d’une chatte humide », « avec de vraies scènes de cul, du foutre en gros plan ». Manière pour le jeune metteur en scène de se faire la main à une époque où le sexe sur grand écran signifiait décrocher le jackpot (ce ne sera pas le cas pour lui).
« Depuis l’adolescence, je n’ai pas passé une journée sans me défoncer »
A l’époque, dans une ville « en faillite, froide et dangereuse », Abel Ferrara est déjà accro au crack…dont il se sortira en tombant longuement dans l’héroïne et dans un alcoolisme de compétition, quel que soit le flacon. Il ne s’en sortira que 40 ans plus tard, lors d’une cure dans les montagnes napolitaines, conscient, enfin, alors qu’il se tourne vers la spiritualité (il est passé du catholicisme de son enfance au bouddhisme), que sa vie ne peut plus être rythmée que par la drogue. « Depuis le jour où, adolescent, j’ai fumé mon premier joint jusqu’au moment, à 61 ans, j’ai été admis en cure de désintoxication, il ne s’est pas passé une journée sans que je me défonce d’une manière ou d’une autre », avoue Abel Ferrara sans détour.

Christopher Walken dans « Nos funérailles ». Photo October/WDP
Toute son existence, l’artiste jonglera avec ses addictions, menant la vie dure à ses compagnes et à ses deux premières filles et multipliant les périodes de dèche absolue pour finir régulièrement « droit dans le caniveau ». Il gagnera de grosses sommes d’argent et les dépensera immédiatement à la recherche de doses toujours plus importantes et onéreuses, fréquentant des individus jamais très nets.
Christopher Walken, Al Pacino, Gérard Depardieu…
Dans ses Mémoires, Abel Ferrara met en scène, de façon très vivante, de drôles de zigues – dealers, gangsters, producteurs véreux. Il classe, dans un inventaire à la Scorsese, les hommes en trois catégories : « Le smart guy, c’est le gars qui sait faire de l’argent. Le tough guy, le dur, c’est le casseur de jambes – parfois le tueur. Le wise guy est un tueur, un type intronisé, et il fallait être cent pour cent italien pour faire partie de ce club-là ». Il nous montre aussi certaines stars sous un autre jour, qu’il s’agisse de ses amis Christopher Walken et Harvey Keitel (pas vraiment des exemples de sobriété), de Peter Weller (révélé par « Robocop »), de Gérard Depardieu (qui a réussi à ne pas boire durant tout le temps du tournage sur l’affaire DSK afin de ne pas tenter le réalisateur, tout juste abstinent) ou d’Isabelle Adjani (« qui avait plus besoin d’un psy que d’un réal’ ») Avec Al Pacino, Abel Ferrara a préparé le tournage de « L’Impasse » (1993). Un méli-mélo autour d’une bouteille de vin enfouie dans sa poche lui a coûté ce projet, payé un million de dollars et finalement dévolu à Brian de Palma. « Mon problème ? Une nature autodestructrice ? Un sentiment inné de valoir que dalle ? La peur du succès ? Non. Mon problème, c’est que je suis alcoolique », confie, lucide, le réalisateur quand il revient sur cet échec.
« Le montage final n’est pas négociable »
Au-delà de l’anecdote, Abel Ferrara nous fait ressentir l’admiration qu’il a pour les grands acteurs et les écrivains majeurs (Elmore Leonard, T.C. Boyle, Melville, Tolstoï…), lui qui n’est pas dupe sur sa manière constante d’avoir foiré bien des projets (l’autodérision est une autre de ses qualités).

Abel Ferrara sur le tournage de « Mary » en 2007. Photo DR
Dans sa grande période, à savoir les années 1990, Abel Ferrara a réalisé quelques chefs-d’œuvre (« The King of New York », « New York, deux heures du matin », « Bad lieutenant », « Nos funérailles », présentés avec succès à Cannes ou à Venise). Et cela sans jamais rien céder sur le terrain de la créativité. « Hormis l’expérimentation avec un Studio pour Body Snatchers (1993), je n’ai jamais travaillé sans final cut. Je me fiche d’où vient le financement : le montage final n’est pas négociable. Tout au long de la réalisation d’un film, des milliers de décisions sont prises, et la capacité à trancher sur celles qui ne te semblent pas bonnes, c’est ça qui fait de toi un cinéaste et du film un vrai film. Ce n’est pas un grand bazar où chacun vient mettre son grain de sel et celui de sa mère. »
Les bienfaits de l’exil italien
Fière ligne de conduite qui n’empêchera pas les échecs, artistiques et commerciaux, de s’accumuler ensuite, ce que le metteur en scène raconte de façon très franche. De loin en loin, Abel Ferrara a pu encore faire sensation avec « Mary » (2005), figure religieuse jouée par Juliette Binoche, ou « Pasolini » (2014), incarné par un fidèle, Willem Dafoe.

Pasolini, l’idole de jeunesse d’Abel Ferrara incarné par Willem Dafoe dans le film éponyme. Photo Capricci Films
Mais il n’a jamais cessé de tourner. On l’a vu en début d’année incarner un gangster plus vrai que nature dans « Marty Supreme », de Josh Safdie. Et pas moins de 5 films comme réalisateur devraient sortir prochainement, dont un documentaire sur Patti Smith. L’exil italien d’Abel Ferrara – sa nouvelle femme et leur petite fille – semble lui faire le plus grand bien.
« Scène. Mémoires », d’Abel Ferrara (Séguier, 254 pages, 21 euros, en librairie le 1er octobre). (1) Ce qu’on doit sans doute au travail du journaliste Timothy Ferris, dont Abel Ferrara loue la « contribution immense » à l’ouvrage dans les remerciements.

YVES GABAY, traducteur passionné
Professeur d’anglais en région toulousaine, Yves Gabay collabore à plusieurs médias dont « La Dépêche du Midi » dans les domaines de la musique, du cinéma et de la littérature. Ce n’est pas un hasard s’il a été choisi comme traducteur de l’autobiographie d’Abel Ferrara. « Je l’avais interviewé en octobre 2016 lors de son passage à Toulouse, se souvient Yves Gabay. En marge d’une rétrospective à la Cinémathèque, le Metronum lui avait proposé de donner un concert avec son groupe de rock. Je connaissais assez bien son travail de cinéaste pour avoir vu ses principaux films. Mais je l’ai trouvé très différent de son image sulfureuse. Le personnage est très humble, très à l’écoute. Il est attentif aux questions qu’on lui pose et y répond de façon réfléchie. Ce moment avec lui a été un pur régal. » Avec une trace pérenne puisque un extrait de cet entretien fait partie de « Alive in France » (2018), documentaire d’Abel Ferrara sur sa vie de musicien et de jeune papa tardif.
« Ferrara sait tout de suite planter le décor »
En 2021, Yves Gabay traduit « Alone », les Mémoires de Mickey Baker, ce pionnier méconnu de l’histoire du rock, pour Séguier. Editeur qui propose au Toulousain de réaliser le même travail pour Abel Ferrara. « Quand j’ai découvert la version anglaise, j’ai été épaté par la manière qu’a Ferrara de planter tout de suite le décor. On sent que c’est un cinéaste et c’est très souvent émouvant. Avant de me lancer j’ai écouté une interview du réalisateur pour bien avoir sa voix dans l’oreille. Si la traduction est réussie, c’est que cette voix ne m’a jamais quitté. » Yves Gabay s’est aussi acheté les films qu’il ne possédait pas et les a regardés au fur et à mesure de leur évocation dans le livre. Il ne reconnaît aujourd’hui qu’une difficulté majeure, d’ordre technique : « J’ai dû effectuer des recherches sur les drogues dures, qui dépassent mes connaissances, surtout quand elles sont évoquées avec des mots d’argot new-yorkais. Et aussi me renseigner sur ce qui concerne le matériel de tournage. »

