Trois expositions marquantes et une qui nous manque : aux Rencontres d’Arles, « Modèle animal », sur 200 ans de photographie de bestioles diverses ; « A sense of place », rétrospective éclatante de couleurs de Harry Gruyaert et « Somewhere and somehow », hommage à Olivier Metzger, font l’unanimité. Par contre, le « Paradis » attendu pour William Klein s’est transformé en purgatoire : la chapelle devant accueillir cet hommage à l’artiste américain a dû fermer ses portes pour des raisons de sécurité. Restent les livres accompagnant ces quatre expositions, disponibles dans les bonnes librairies, comme Ombres Blanches à Toulouse.

« Hugo Abdullahi Mohammed Avec Mainasara », Niger, 2007. Photo Pieter Hugo/Stevenson Gallery
Les expositions collectives sont souvent décevantes, par leur foisonnement même, par le côté hétéroclite des artistes sélectionnés. Ce n’est pas le cas de « Modèle animal » qui, aux Rencontres d’Arles, fait le bonheur d’un public nombreux, curieux de voir comment l’homme, depuis 200 ans, met en images chiens et chats ; veaux, vaches, cochons ; ours, lions et kangourous. C’est un magnifique diamant de Gould à tête orange qui figure en couverture du très beau catalogue édité pour l’occasion. L’oiseau se prénomme Christo et la photographe australienne Leila Jeffreys l’a portraituré de dos. La sélection des artistes a été effectuée par Nathalie Herschdorfer, directrice du musée Photo Elysée, à Lausanne, avec la collaboration scientifique de l’historien montréalais Vincent Lavoie. La première, dans son introduction, rappelle que « le regard (des photographes) n’est jamais neutre : selon le contexte, un même animal change de statut. Les images ne nous montrent pas les animaux tels qu’ils sont mais tels que nous voulons qu’ils soient, tels que nous les comprenons, tels que nous les utilisons. Nous observons, catégorisons, consommons, interagissons, vivons avec les animaux et ces images en disent souvent davantage sur l’humanité que sur le monde animal. »
De Daguerre à Dieuzaide, d’Avedon à Salgado, un sacré bestiaire
Pour aborder les divers aspects du sujet, Nathalie Herschdorfer a conçu l’exposition – et le livre – en 7 parties. Le « Regard anatomique » nous ramène aux origines de la photographie avec notamment Daguerre et des étagères de coquillages et fossiles (1839) et Adrien Tournachon, adepte des concours agricoles et de ces bêtes de foire : bœuf de race et âne bien lustrés (1856 et 1860). Approche poursuivie, bien plus tard, par Masahisa Fukase, photographiant en très gros plan la gueule pleine de dents acérées d’un chat (1977) ; par James Mollison, fixant en plan serré un assortiment de gorilles, chimpanzés et orang-outang comme autant de visages d’une humanité (2001-2004) ou encore par Richard Mosse, offrant dans un foisonnement de couleurs mauve et violette, une vision extraordinaire d’une sauterelle et d’un népenthès (2019). Le « Regard performatif » nous montre des animaux dressés et exhibés selon le bon vouloir de l’homme.

« New York. 2000 ». Photo Elliott Erwitt/Magnum Photos
Un dompteur de lion pose, fièrement, devant Alfred Cailliez, un genou appuyé sur le fauve (vers 1860) ; des chats détrempés sautent en même temps que Dali lors d’une fameuse mise en scène humoristique de Philippe Halsman (1948) ; un apiculteur épilé, recouvert de ses insectes, reste stoïque face à l’objectif de Richard Avedon (1981) ; un homme retient contre lui un énorme chien (un tigre, un ours ?) dans un campement désolé, au Niger, sous le regard de Pieter Hugo (2007)… Le « Regard affectif » est celui que pratiquent le plus souvent les humains, privilégiant bien sûr les chiens et les chats (amusants portraits canins avec maîtres signés Elliott Erwitt, étonnant chat blanc s’étirant devant le Toulousain Jean Dieuzaide, en 1975), mais aussi les vaches (comme celles de la famille Depardon, en 1957) et les cochons (dont ceux, domestiqués, de Feng Li en 2010). Le « Regard fasciné » est celui de Sebastiao Salgado à l’égard d’une nature éblouissante, peuplée de pingouins et de baleines (années 2000) ou de Vincent Munier laissant s’approcher un loup arctique (2023).
« Dénoncer et témoigner »
Le « Regard éthique » « dénonce, témoigne, milite et soigne ». Roger Fenton montre comment de jeunes soldats ont choisi comme mascotte un ourson (1856). Andreas Gursky s’attaque aux immenses élevages bovins américains (2002). David Chancellor fait le portrait glaçant d’une riche habitante de Dallas entourée de ses trophées d’animaux sauvages (2012). Le « Regard plastique » utilise l’animal comme outil poétique. Wanda Wulz fond son visage dans celui de son chat (1932). De profil, le perroquet vert de Sarah Moon est superbe (2000). Quant à Karen Knorr, elle installe des animaux (léopard, cheval…) dans des salles antiques de la baie de Naples (2024). Enfin le « Regard viral » raconte la prolifération d’animaux imaginaires sur Internet. On le voit, le monde animal est une source d’inspiration infinie pour les photographes…et de découvertes magiques, surprenantes ou terribles pour le visiteur et le lecteur.
Le monde en couleurs de Harry Gruyaert
Né en 1941, Harry Gruyaert occupe une place à part au sein de l’agence Magnum, dont il est membre depuis 1982. Il n’est pas reporter de guerre, ne s’intéresse pas à l’actualité, photographie en couleur, loin du noir et blanc documentaire. Son monde à lui est à la fois lumineux et nocturne, jouant sur les contrastes forts et les ombres tranchées. S’en dégagent des atmosphères fascinantes qui en disent peut-être plus sur une ville et sur une époque données que des images liées à des événements particuliers.

« Inde. Old Delhi. 1985 ». Photo Harry Gruyaert/Magnum Photos
Après des ouvrages devenus des classiques comme « Rivages », « Maroc » ou « East/West », Textuel publie, dans un format plus modeste, une manière de rétrospective éblouissante sous le titre « A sense of place ». En Inde, à Delhi, le visage d’un enfant apparaît au premier plan d’une scène de banquet, juste devant une voiture blanche aux formes arrondies (1985). A New York, sur Madison Avenue, des dames – habillées de bleu, de rouge et de vert – déambulent sous un soleil rasant (1969). Dans la vitrine d’un musée, à Arles, un reflet rouge vif entoure le visage d’une statue romaine (2022). Un homme dort sur la table rouge d’un wagon restaurant du Trans-Europ-Express aux rideaux…rouges (1981).

« USA. Californie. Los Angeles. 1982 ». Photo Harry Gruyaert/Magnum Photos
Sur un parking de Las Vegas à l’enseigne de Stardust, un « cowboy » balayeur en débardeur officie entre deux voitures – l’une est jaune, l’autre bleue (1982). Voiture jaune aussi, et verte à côté, le long d’un mur vert devant lequel passent un homme courbé et une dame avec un landau (nous sommes en Irlande et c’est la couverture du livre, 1983). Bénéficiant du travail de photogravure toujours remarquable des Artisans du Regard et de l’impression impeccable de Brizzolis, à Madrid, le livre parvient à rendre parfaitement l’éclat des tirages photos. Une prouesse à saluer.
Les fantômes d’Olivier Metzger
Disparu en 2022 dans un accident de voiture, Olivier Metzger bénéficie d’un bel hommage à Arles, ville où cet ancien infirmier psychiatrique fit ses études de photographie. On le connaissait pour ses portraits d’artistes, les commissaires d’exposition Géraldine Lay et Emmanuelle Walter abordent un autre aspect d’une œuvre jusqu’à lors peu connue, privilégiant les ambiances nocturnes et des détails étranges qu’on croirait tout droit sortis d’un film de David Lynch. Une maison apparaît dans la lumière des phares, une voiture file à vive allure sur une route enneigée, une pince de crabe semble suspendue sur un fauteuil en cuir, un panneau hôtel semble promettre plus de cauchemars que de rêves. Il est piquant de constater qu’un bosquet de cactus et de palmiers bordant une demeure est situé sur Mullholland Drive, à Los Angeles.
Et de trouver Toulouse sur le chemin du grand voyageur que fut Olivier Metzger, dans le cadre de la série « Aux lumières de la ville ». C’est la nuit, encore, sombre et orangée. Un bâtiment se détache, masse brute dans un écrin de verdure. Le catalogue de l’exposition nous plonge dans ce monde souvent fantomatique. Dans son texte accompagnant le livre, Eric Reinhardt se souvient du regard d’Olivier Metzger « intense, éperdu, magnétique, habité, incandescent », regard dans lequel le romancier avait aussi « l’inquiétude des grands perfectionnistes, voire la mélancolie tracassière des grands lucides ». « Le tragique n’est jamais loin » avait ressenti l’écrivain. Comme le fut la mort brutale d’Olivier Metzger, le 2 novembre 2022, à 49 ans.
Privés de Klein : le plafond risquait de nous tomber sur la tête
William Klein a disparu, lui aussi, en 2022, à l’âge vénérable – il n’aurait pas aimé le mot – de 96 ans. Pour le centenaire de sa naissance, le destin lui joue un sale tour. Une grande et belle exposition avait été organisée à Arles, dans la chapelle du Museon Arlaten. Au bout de 16 jours, elle a été fermée pour des questions de sécurité liées au plafond de l’édifice pourtant superbement restauré et rouvert en 2021. Il n’y a guère de chance qu’elle reprenne d’ici le 4 octobre. Reste donc, en espérant qu’elle sera proposée ailleurs, prochainement (le Château d’Eau, à Toulouse, devrait faire une offre !) la lecture du Photo Poche consacré à William Klein. Pour cette nouvelle édition (la première date de 1985), les pimpantes demoiselles du film « Qui êtes-vous Polly Magoo ?» (1966) ont remplacé des marathoniens parisiens. Et le galeriste et ami Jacques Damez feu le critique Christian Caujolle.

« Affiche de cinéma. Tokyo. 1961 ». Photo William Klein
Le livre résume avec justesse quel artiste – photographe, cinéaste, graphiste – fut William Klein. Il y a d’abord ses compositions abstraites, en 1952, puis son immersion dans le tumulte de New York, Rome, Moscou, Tokyo entre 1954 et 1961. Et encore ses photos de mode, ses contacts peints imaginés à partir des années 1980. Un tour de piste ébouriffant… Celui d’un homme « qui invente la photographie contemporaine en faisant fi de l’anecdote visuelle, écrit Jacques Damez. Ce qui le singularise est sa visée absolue. Il perçoit l’instant avant qu’il ait lieu, pour le mettre en scène avec un coup d’avance. Il ne documente pas l’état du monde mais son état dans le monde. »
Expositions « Modèle animal », « A sense of place » et « Somewhere and somehow », jusqu’au 4 octobre aux Rencontres d’Arles, à la Mécanique générale (parc des Ateliers), à la chapelle du Méjean et à l’Espace Croisière.
Livres « Modèle animal : 200 ans de photographie » (288 pages, 55 euros) et « A sense of place » de Harry Gruyaert (112 pages, 39 euros) aux Editions Textuel. Et « Somewhere and somehow » d’Olivier Metzger chez Actes Sud (128 pages, 35 euros). Le Photo Poche n°20 de William Klein est édité par Actes Sud (144 pages, 14,50 euros).

