Au Musée Les Abattoirs, jusqu’au 7 mars 2027, vous pourrez vous plonger dans l’univers étourdissant du créateur de mondes Joan Miró, à l’aide de près de deux cents travaux réunis en ce lieu pour la première fois. Exposition placée sous l’autorité des commissaires Carles Guerra, critique d’art et commissaire indépendant et Lauriane Gricourt, Directrice du Musée, qui ont puisé dans peintures et dessins, collages, céramiques et sculptures, tapisseries,… provenant de grands musées et fondations internationaux, européens et américains, pour réaliser un formidable travail.
L’“expo“ est nommée PROTESTATION comme les différentes phases dans le parcours sauront vous le justifier.

Exposition Miró – Carles Guerra, Commissaire
« Que mon œuvre soit comme un poème mis en musique par un peintre. »
Encore faut-il, devant une telle production si gigantesque et diversifiée, choisir les périodes et la tâche n’est sûrement pas facile. Par exemple, autour du fameux tract PROTESTATION, s’écoulent en effet des années fondamentales, celles-là même de l’invention de son langage pictural et de ses chefs-d’œuvre les plus énigmatiques, où la création est élaborée dans un va-et-vient permanent et fécond entre la terre catalane de Montroig et les milieux littéraires et artistiques de Paris. Cela donne un véritable portrait de cet homme furieusement indépendant, pourfendeur des conventions, qui va zigzaguer entre le surréalisme et l’abstraction, livrant un travail d’une extraordinaire complexité, mais toujours en quête d’un absolu poétique.
Ira-t-on jusqu’à parler d’une vision picturale hallucinée, unique en son temps, débordant d’énergie destructive et tout autant reconstructive, mais tellement reconnaissable, IMMÉDIATEMENT ?

1938 : la Série Noire et Rouge avec ses huit planches, première œuvre gravée de Miró.
Notons tout de suite, que les dieux de l’art et de la beauté ont bien fait les choses puisqu’ils ont prêté une longue vie à deux génies nés dans la péninsule ibérique presqu’en même temps, Pablo Picasso en 1881 suivi de Joan Miró en 1893, ce dernier nous laissant peintures, dessins, tapisseries, sculptures, films, costumes, photos, lithos. Et remarquons que les deux ont subi deux effroyables guerres et dans le cas de Miró, son pays d’origine aux mains d’un dictateur, un certain Franco dont il fut un farouche opposant.
L’artiste protéiforme catalan surdoué, peintre, sculpteur, graveur, céramiste, curieux de tout, de nouveaux territoires artistiques, n’a jamais cessé de se renouveler, de s’imprégner des courants au cours de sa vie, touchant au fauvisme, à l’expressionnisme, au début du cubisme, baignant dans le surréalisme avant de tout faire pour s’en écarter. « Le surréalisme m’a permis de dépasser de loin la recherche plastique, il m’a mené au cœur de la poésie, au cœur de la joie ; joie de découvrir ce que je fais après l’avoir fait, de sentir gonfler en moi, à mesure que je peins un tableau, le sens et le titre de ce tableau. ». ET invoquer l’art naïf, et même l’art brut n’est pas incongru. Au bilan, ce seront soixante-dix années de création, d’enfantements prodigieux.

Joan Miró – Sobreteixim (1973)
Mais encore, peu de créateurs ont eu recours à une telle panoplie de matériaux et de techniques : peinture, qu’il dit vouloir assassiner, et peut même brûler – voir ses dernières “toiles brûlées“ certaines jusqu’au châssis, sculptures (« C’est dans la sculpture que je créerai un monde véritablement fantasmagorique, de monstres vivants. Ce que je fais en peinture est plus conventionnel » dixit Miró) avec tout matériau disponible, reliefs et assemblages ou constructions en relief, collages, tapisseries et mosaïques, céramiques ; et tout cela aussi à partir de supports inusités et de matériaux ingrats ou déconsidérés (ficelles, chiffons, sable, goudron…).
Durant l’été 1936, en l’espace de deux mois, Miró va peindre la série de tableaux Masonites, après le coup d’État du général Franco. Tout comme Picasso avec Guernica, il va traduire la fulgurance de ce moment historique annonciateur de la tragédie que va subir son pays natal où il sera interdit de séjour jusqu’en 1942. Ces œuvres peuvent allier huile, caséine, sable et goudron sur masonite (Isorel). Elles traduisent toute la gravité de la guerre annoncée.

Miro – Composition, Masonite et Goudron (1936)
Le titre de l’exposition a donc pris sa source, curieusement, le 18 mai 1926, au cours d’une représentation de ballet ayant lieu au Théâtre Sarah Bernhardt (maintenant Théâtre de la Ville) et montée par le fantasque et diabolique Serge de Diaghilev, “patron des Ballets russes“ sévissant alors sur Paris et Monte-Carlo. Mécontent des projets qu’on lui présente pour Roméo et Juliette concernant décors et costumes, il lui vient à l’esprit, après avoir vu dans une Galerie des tableaux de Max Ernst et de Joan Miró, et acheté quelques Miró pour son protégé Serge Lifar ! il pense que les deux artistes pourraient s’occuper du ballet, car le temps presse. Cause en est, ses multiples atermoiements. Et pour pas cher car la notoriété n’était pas encore au rendez-vous. Le groupe auquel ils étaient rattachés, celui des “surréalistes“ était alors qualifié de groupe “imbécile d’anarchistes de l’art“ ! Après Monte-Carlo le 6 mai où tout se passe normalement, le 18 mai, à Paris, Roger Desormière dirige Pulcinella de Stravinski, sans problème. Par contre, en suivant, pour le ballet en question, les réalisations des deux surréalistes provoquèrent une tempête de cris et de sifflets pendant que des “papillons“ tombaient de l’Amphi, intitulés Protestation ! signés Louis Aragon, André Breton : « Il n’est pas admissible que la pensée soit aux ordres de l’argent…… ». Les deux coupables, Ernst et Miró avaient osé conclure avec le “capitalisme bourgeois “ incarné par Diaghilev. Finalement, n’était point en cause le travail des deux artistes mais simplement, le fait d’avoir été récupéré, financièrement ! Ainsi, en ira-t-il de la rupture de Miró avec le surréalisme, mouvement auquel il s’était rattaché par le biais des poètes comme Michel Leiris, Aragon, Armand Salacrou. Il faudrait aussi s’attarder sur les liens que l’artiste a pu tisser, bien plus tard, avec deux poètes catalans à savoir, J. V. Foix et, plus tard encore, Joan Brossa.

Miró – 1925
Mais si un lien est fait entre la dernière période de création et le début de sa carrière pour cette exposition, peut-on parler de retour vers le passé et même retour vers l’enfance ? Un certain Michel Leiris écrira : « Parler d’enfance à propos de Miró, on le peut. Mais c’est seulement si c’est de l’enfance du monde et non de sa propre enfance dont on parle. »
On pourra aussi prêter attention au titre donné à ses travaux, titres rédigés en français en grande majorité, plus rarement en catalan, lorsqu’ils accompagnent la création. Car, il peut ne pas y avoir de titre, ou alors le titre fait partie de la création. Si Miró a très peu écrit de poèmes, il a toujours beaucoup lu, il adorait la poésie française, et tous les titres qu’il a pu donner à ses créations sont grandement imprégnés de poésie. De vrais poèmes-titres. Mais, au fil des ans, les titres ne sont plus que des … sans-titre.

Miró – Toile Brûlée (1973)
Dans ses toiles dites “sauvages“ de 1930 et autour, déjà se repérer les prémices des actes brutaux que subiront ses toiles vers 1973. On n’assassine plus la peinture, on s’attache à détruire même ce qui sert de support. Il ira jusqu’à brûler le châssis ! Ce sont les Telas cremades. La destruction devient acte de création.
1933, Joan Miró : « Il m’est difficile de parler de ma peinture parce qu’elle est toujours née dans un état d’hallucination, provoqué par un choc, objectif ou subjectif, dont je ne suis absolument pas responsable. »

Miró – Tapís de Tarragona
L’expo consacre une large part aux tapisseries, venant sur les dernières années du créateur soit après 1969, avec sa rencontre du tapissier Josep Royo qui va s’appuyer sur des procédés proposés par Miró. Les dimensions des réalisations prendront alors une autre dimension, et l’on quitte les sobreteixims ou surtissages de petites dimensions pour aller vers le monumental, le gigantisme, les réalisations de dimensions hors normes. Tapís de Tarragona en est la parfaite illustration. Tapisseries se complétant d’accessoires divers qui eux-mêmes seront de plus en plus consistants ! et nombreux.

Miró – Costumes
La nef du musée se permettra d’accueillir aussi, en majesté, les costumes “insensés“ réalisés pour Mori el Merma. Explication : Joan Miro rencontre Joan Baixas et Teresa Calafell, fondateurs du théâtre de la Claca, rencontre qui s’est faite sur un plan pictural aussi bien que théâtral. Cette troupe catalane a en effet déjà collaboré avec différents peintres dont Tapies. L’idée initiale était de faire avec Joan Miró un spectacle avec comédiens et marionnettes géantes sur le sujet de la tyrannie, à partir de l’exemple d’Ubu qui a influencé une partie de la production du peintre : Ubu Roi, L’enfance d’Ubu, Ubu aux Baléares. Le Père Ubu, inventé par Alfred Jarry en 1896, personnage à l’ambition démesurée qui inspirera nombre d’artistes. Une collaboration étroite s’est donc installée entre le peintre et la troupe qui travaillèrent ensemble à la réalisation et à la peinture des costumes et marionnettes aussi bien qu’à l’élaboration de la pièce. L’œuvre a été créée en mai 1978 à Palma de Majorque puis en suivant, jouée à Barcelone.

Miró – Ubu Roi 1966 Série de Lithographies
Un Miró irréductiblement poétique au cours de sa création mais aussi furieusement subversif, surtout dans ses dernières années. On peut s’interroger sur son glissement vers la monumentalité dans les sculptures comme dans les panneaux muraux et l’envahissement de ses supports par le noir, le noir brut avec ces traits de toute puissance. Qui guide le pinceau, ou plutôt la brosse ? Ce fut une volonté constante, tout au long d’une production si ample, d’assurer le changement, cet art de notre temps qui paraît si nécessaire. Elles sont loin ses peintures dites détaillistes qui pouvaient évoquer alors les petites pièces d’horlogerie de son enfance qui le fascinaient et que papa manipulait si méticuleusement !

Miró – Derniers feux, ou presque…1974

