CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 3 août 2026. Isaac Albéniz : Iberia. Nelson Goerner, piano.
Nelson Goerner le Grand,

Il est des récitals qui semblent plus rares que les autres. Ce soir Nelson Goerner n’a peut-être pas rempli toute la jauge du festival. Dommage pour les absents car ce concert a été particulièrement exceptionnel. France Musique l’a enregistré fort judicieusement. L’exception vient du fond comme de la forme. Iberia est le chef d’œuvre ultime d’Isaac Albéniz. Cette composition est diaboliquement complexe. Elle exige une virtuosité parfaite par un interprète totalement inspiré afin que le public puisse entrer dans ce monde fascinant mais assez difficile. Nelson Goerner a déjà enregistré magnifiquement Iberia. L’entendre en concert nous offre sa vision du chef d’œuvre d’Albéniz ; partager cette œuvre si sensuelle, intelligente et pleine d’humour, sous le ciel du midi avec lui est un privilège. Dès les premières notes de Evocacion, nous sommes dans un univers onirique, confus et délicieux. Les sons semblent imprécis, les rythmes flous et les nuances molles. Cela tangue et vire. Puis, très vite, nous arrivons au port en plein soleil et nous commençons un merveilleux voyage. Car Nelson Goerner va garder un jeu incroyablement lumineux, franc et précis. Le toucher admirable du pianiste argentin est l’un des plus beaux du moment. C’est du très beau piano mais également de la musique pure. Toutes les complexités de la partition sont maîtrisées par le fabuleux musicien. Nous sommes enthousiasmés par le jeu si clair capable de mettre en lumière toutes les complexités. Les plans sont magnifiquement étagés. Les rythmes habilement assouplis sans réduire la précision. L’humour est présent, le mystère également. Dans la deuxième partie du programme avec les Livres 3 et 4 Nelson Goerner, comme libéré des enjeux terribles, adopte un jeu encore plus libre et plus passionné. Il termine comme en transe.

Ce voyage en Espagne n’est pas celui des mantilles, des talons tapés, des éventails, des chorizos ou des yeux fardés. C’est un voyage dans une Espagne de rêves, de chaleur, de passion et de grande modernité. Cette partition, terminée l’année de la mort du compositeur est son testament et son chef d’œuvre. Les audaces d’écritures sont des hommages au piano le plus moderne de France. Ainsi Ravel et Debussy sont assimilés : Albéniz les a écoutés, admirés mais pas copiés. Il est allé plus loin que Debussy dans les audaces harmoniques et aussi loin que Ravel dans les rythmes diaboliques. Iberia est un hommage à l’Espagne immortelle depuis la France où Albéniz résidait et qu’il aimait profondément.

Nelson Goerner en comprend tous les enjeux et nous les offre dans une interprétation lumineuse. Cet immense musicien est un vrai grand pianiste. Il met sa fabuleuse technique au service de la composition. Les applaudissements généreux du public ont obtenu un bis suspendu, féérique avec le Nocturne Opus Posthume de Chopin dont il est également un interprète très inspiré. Sa modestie dût-elle en souffrir Nelson Goerer est un très grand parmi les grands.
Photos : Franck DENIS
