Il y a bien des manières d’envisager le reportage. Celle de Robert Capa (1913-1954), l’un des fondateurs de l’agence Magnum, se fit dans le fracas de guerres successives, jusqu’à lui coûter la vie. Celle de Bernard Descamps, né en 1947, privilégie le temps long, l’approche tout en douceur, en France, en Afrique et ailleurs. L’œuvre fondatrice du premier est à retrouver dans la réédition d’un « Photo poche ». Les déambulations rêveuses du second sont accompagnées par un simple et bel ouvrage qui vibre et respire la beauté.

Manifestants, Paris, 1936. Photo Robert Capa/Magnum
Né André Friedmann à Budapest, en 1913, Robert Capa est devenu LE reporter mythique, enchaînant les guerres : celle d’Espagne, la Seconde et puis celle qui lui sera fatale, l’Indochine. Alors que le musée de la Libération de Paris lui consacre une rétrospective jusqu’à la fin de l’année, la collection « Photo poche » propose une nouvelle édition de son n°36, initialement paru en 1988. L’image de couverture n’a pas changé : on y voit un soldat républicain espagnol mourant, l’arme à la main, en 1936. Prise dans le feu de l’action, l’image est floue, comme l’est la série sur le débarquement américain à Omaha Beach, le 6 juin 1944, ce qui ne l’a pas empêchée de devenir iconique. Dans sa préface, le célèbre grand reporter Jean Lacouture (1921-2015) rappelle que Robert Capa bravait toujours le danger. « Pour nous qui courrions parfois sur les mêmes chemins, l’exemple de Bob nous exaltait, nous tirait en avant. » Et de préciser quel était ce personnage extraordinaire : « Ce nomade farouche (…) était fait de la verve de Kessel, de l’audace conquérante de Flynn, de la fantaisie dansante du jeune Montand, de la boulimie joviale d’Hemingway » (qu’il fréquenta dans le Paris festif des années 1930).

Parachutistes américains, près de Wesel, mars 1945. Photo Robert Capa/Magnum
C’est ainsi que Capa photographie Trotski en 1932, s’enflamme pour le Front populaire en 1936, immortalise les manifestations dans l’Espagne provisoirement républicaine, montre les visages des femmes qui pleurent leurs morts… Reporter « concerné », Robert Capa sait parfois mettre un peu de légèreté dans son travail, en témoigne l’image de fans du Tour de France, en 1938, en Bretagne. Mais la tragédie des guerres le rattrape vite, qu’il raconte à sa manière brutale et heurtée, au diapason du bruit des canons et des drames humains.

Mali, berger Peul, 1997. Photo Bernard Descamps/Agence Vu
Comme Capa, Bernard Descamps est un adepte du noir et blanc mais c’est à peu près tout ce qui les réunit. Le chanteur Dominique A évoque le « regard vrai » du photographe en amont du livre « Là où souffle le vent », édité dans le cadre d’une exposition se déroulant à Grenoble jusqu’à la fin de l’été. « A leur façon discrète, les images de Bernard Descamps (…) disent juste, et vrai, sans ostentation, sans discours lénifiant. Surtout elles sont empreintes d’une pudeur qui en dit long sur le rapport de leur auteur à ce qui nourrit son cadre et, par là même, à son rapport aux êtres et aux choses, au vivant comme à l’inanimé : aux antipodes d’une photographie de de prédation, d’un art de l’accaparement du sujet, sans égards pour celui-ci. Il importe ici de capter, et non de capturer. »

Madagascar, Sarondrano, 2009. Photo Bernard Descamps/Agence Vu
Et Bernard Descamps de capter le regard fier d’un jeune homme dans la jungle, le geste élégant d’un piroguier, des jeux d’enfants sur la crète d’une dune, l’avancée fragile d’un homme si minuscule dans un océan de neige, l’organisation naturelle d’une forêt bien serrée, l’envol de nuées d’oiseaux ou encore la lumière crépusculaire d’une mer infinie. Toutes ces images sont en noir et blanc, au format carré. Prises en Centrafrique, au Mali, à Madagascar, en Inde, en Norvège, en Belgique ou en France, entre 1992 et 2025, elles sont admirablement construites et tellement paisibles, laissant toute sa place à un monde qui a encore beaucoup de beauté à nous offrir.
Robert Capa, « Photo poche » n°36 (Actes Sud, 144 pages, 14,50 euros).

Bernard Descamps, « Là où souffle le vent » (Filigranes éditions/Musée de Grenoble, 100 pages, 15 euros).


