CRITQUE, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 21 février 2026. S. TANEÏEV, P.I. TCHAÏKOVSKI, N. MIASKOVSKI, R. SCHUMANN. Daniil Trifonov, piano.
C’est une évidence, ce soir les Grands Interprètes fêtent l’anniversaire de leurs 40 ans avec le plus extraordinaire pianiste du moment. Un Grand Interprète en majesté. On ne pouvait rêver mieux avec Daniil Trifonov. Ce jeune artiste d’origine russe sait avec un art suprême proposer des concerts d’une intelligence rare. Nous avons ainsi été pris par la main pour un voyage musical bouleversant. Car lorsque Daniil Trifonov met ses doigts sur le clavier une véritable magie opère. Il n’est plus question de technique, d’instrument, de compositeur. Tout s’oublie pour vivre intensément une aventure musicale des plus riches. Tout est musique et fait oublier les contingences matérielles. La musique est pure et belle, victorieuse.
Le Prélude et Fugue de Sergueï Taneïev est une œuvre courte, bien écrite et parait d’une simplicité et d’une élégance rare sous les doigts magiques de Trifonov. Puis dans l’Album d’enfants de Tchaïkovski c’est tout le monde de l’enfance, des jouets, des contes et légendes qui se révèle. En choisissant ces pièces courtes et sensées être faciles, Daniil Trifonov ose se passer de toute virtuosité pour aller vers la quintessence de la musique. C’est d’une beauté confondante, d’une émotion délicate et d’une perfection formelle qui sert toujours la délicatesse des propos. Daniil Trifonov va jusqu’à orner la mélodie de la vieille chanson pour lui donner une caractère versaillais. Il joue avec la partition et avec son public qu’il a séduit jusqu’à présent sans aucun effet de virtuosité. La sonate de Nikolaï Miaskovski est plus dramatique et le toucher du pianiste se fait plus profond, les couleurs sont plus épaisses, les nuances plus creusées. Tout le jeu s’amplifie, les sentiments sont plus bouleversants. Lors de l’entracte chacun échange avec son voisin tant le jeu du pianiste a été extraordinaire.

Daniil Trifonov – photo : Wiliam Wartel
Pour la deuxième partie du concert Daniil Trifonov nous entraine dans le monde si riche de Schumann avec sa première sonate. Cette interprétation intense, engagée et comme surnaturelle nous plonge dans l’univers de Schumann. La poésie pure, la joie comme la douleur nous submergent. Le jeune homme s’engage corps et âme dans cette extraordinaire sonate en fa dièse mineur. Dès les premières notes le jeu intense et profond, le tempo engagé et un sentiment noble nous entrainent avec force. Le voyage est fulgurant. La beauté du jeu, les couleurs éclatantes, les nuances creusées, tout le jeu est au service des émotions si complexes mises par Schumann dans sa composition. L’âme du compositeur, celle de l’interprète et celles du public se rencontrent. Jamais personne n’avait entendu cette sonate aussi intensément interprétée dans un jeu si parfait. Le sens de la composition est magnifiquement expliqué. Trifonov allie une maîtrise technique parfaite à une intensité de jeu galvanisante. Il y a le ciel et l’enfer qui luttent, l’amour, la mort, la joie exubérante comme la douleur la plus tragique. Il est rare de vivre aussi intensément un moment musical si parfait ouvrant des émotions si extrêmes. Le programme d’une intelligence remarquable nous a pris par la main pour aller vers un romantisme absolu.
Ce concert est comme un cadeau, un moment de pure grâce qui abolit le temps et l’espace. Le public est si ravi qu’il exulte et obtient trois bis absolument bouleversants. Merci à Daniil Trifonov d’avoir répondu à l’invitation des Grands Interprètes. Jamais ces mots n’ont eu un sens si évident.


