La bande dessinée contemporaine explore avec finesse les trajectoires humaines, qu’elles soient littéraires, biographiques ou profondément intimes. Tour d’horizon de quelques parutions récentes.

Julie Bouvot © Pauline Bertrand
Destins singuliers et inspirants
Les éditions Steinkis publient Mary Anning de Julie Bouvot et Kapik. L’album s’attache au destin fascinant d’une pionnière de la paléontologie. Direction les côtes anglaises du XIXe siècle où Mary explore les falaises à la recherche de fossiles. Inlassablement. Une passion qui l’aide à gagner de l’argent. Mais au-delà de cette nécessité, une obsession guide Mary : comprendre l’origine des créatures figées dans la roche. Ses découvertes majeures viennent bousculer les certitudes scientifiques de l’époque. Surtout venant d’une femme. Alors Mary peine à obtenir la reconnaissance. A imposer son nom. Mais elle ne renoncera pas. Jamais. Un portrait vibrant d’une chercheuse autodidacte, entre intuition, persévérance et révolution des savoirs.
Dans un registre tout aussi intime, Le Cocon d’Alexandre de Moté et Natacha Sicaud, publié chez Glénat, retrace le parcours bouleversant de Judith Scott. Atteinte de trisomie 21 ainsi que de surdité, elle est très tôt séparée de sa famille. La voilà internée dans une société et une époque où le handicap reste largement incompris. Tabou. Et où la violence persiste. Sans compter, le déchirement d’avoir été arrachée des bras de sa sœur jumelle. La seule à la comprendre. Judith Scott traverse ainsi des décennies d’isolement et de maltraitance. Jusqu’à ce que sa sœur parvienne enfin à l’extirper de cet enfer et lui offre une seconde vie. Dès lors, au sein d’un centre artistique Judith découvre une forme d’expression singulière. Des sculptures faites de fils et de matières enchevêtrées. Peu à peu, Judith invente un langage visuel intime. Presque réparateur. Son œuvre, aujourd’hui reconnue, s’impose comme une référence majeure de l’art brut.
Récits d’émancipation
Du côté de Dargaud, Un été loin des hommes de Fabienne Blanchut, Catherine Locandro et Thomas Campi explore avec délicatesse les souvenirs fondateurs. Frédérique, de retour à Nice pour le décès de sa mère, retrouve la photographie d’un été marquant. Elle est alors adolescente et en vacances en Corse avec ses parents. Carte postale idyllique ? Pas vraiment. Sous l’apparente douceur des vacances, les silences et les absences l’interrogent, notamment le départ soudain du père. Dans cet entre-deux fragile, la jeune fille découvre également ses premiers élans amoureux, qui viennent bouleverser ses certitudes. Le récit saisit avec justesse ce moment de bascule où l’enfance se fissure pour laisser place à une conscience plus trouble du monde.
Toujours chez Dargaud, Gigi de Catel Muller et Claire Bouilhac redonne vie à une héroïne pleine de fraîcheur, issue de l’univers de Colette. À quinze ans, Gigi peine à se plier aux règles strictes de la bienséance que tente de lui inculquer sa grand-mère. Elle préfère rire, danser et goûter à l’insouciance de son âge. Son naturel spontané et lumineux ne laisse pas indifférent Tonton, un jeune homme du monde. Il voit peu à peu éclore une personnalité singulière. Et libre. Derrière cette apparente légèreté se dessine un véritable parcours d’affirmation. L’album interroge avec finesse les normes sociales et les chemins possibles vers l’émancipation féminine, tout en revisitant avec élégance un texte littéraire emblématique.
L’envers du décor
Chez Glénat, Saint-Exupéry et l’origine du Petit Prince de Pierre-Roland Saint-Dizier et Cédric Fernandez propose une plongée sensible dans la genèse d’une œuvre mythique. À l’occasion des 80 ans du Petit Prince, les auteurs retracent le parcours d’Antoine de Saint-Exupéry. Entre aviation et création littéraire. De ses missions à travers le monde à ses nuits solitaires, se dessine peu à peu l’imaginaire qui donnera naissance à ce conte universel. Ce texte éclaire les sources d’inspiration d’un texte empreint de poésie et d’humanisme. Enrichie de documents inédits, cette édition offre un regard renouvelé sur une œuvre intemporelle. Une invitation à retrouver, une fois encore, le chemin des étoiles.
Enfin, dans un registre plus engagé, Les abeilles se cachent pour mourir de Stéphane Tamaillon et Daniel Blancou, publié chez Marabout, alerte sur la disparition progressive des abeilles et, à travers elles, sur l’équilibre fragile de notre environnement. Au fil d’une enquête graphique mêlant témoignages d’apiculteurs, éclairages scientifiques et questionnements politiques, l’album décrypte les conséquences des bouleversements agricoles et de l’usage massif des pesticides. Loin du simple constat alarmiste, les auteurs ouvrent aussi des pistes de réflexion et d’espoir autour de pratiques plus respectueuses du vivant. Une bande dessinée à la fois pédagogique et profondément humaine, qui rappelle combien le destin des abeilles reste intimement lié au nôtre.







