A voix basse, un film de Leyla Bouzid
La réalisatrice franco-tunisienne Leyla Bouzid nous livre, avec son troisième opus, un film clairement militant, riche d’un scénario virtuose et d’une réalisation portant haut son talent. Celle qui a grandi à Tunis et a poursuivi ses études à la Sorbonne et à la Fémis évoque ici l’homosexualité féminine dans son pays d’origine, la Tunisie.

Marion Barbeau (Alice) et Eya Bouteraa (Lilia) – © Leyla Bouzid
Les premières images nous font atterrir à Tunis. Dans un taxi qui les transporte nous découvrons Lilia et Alice. Des regards nous ont déjà révélé leur profond attachement réciproque, bien au-delà d’une simple amitié. Alice est déposée dans un hôtel alors que Lilia poursuit sa route. Elle se rend aux obsèques de son oncle Daly. Arrivée dans la grande maison familiale, bruissante de psalmodies funèbres, Lilia comprend rapidement que la disparition de son oncle est entourée de mystère. Il a été découvert, nu, mort, dans la rue. Lilia pose crânement la question interdite et apprend ainsi que « cela devait arriver ». Daly était homosexuel. Un peu d’Histoire nous apprend que la Tunisie d’aujourd’hui, pays homophobe tant institutionnellement que culturellement, considère l’homosexualité comme un crime et que l’article 230 du Code pénal prévoit jusqu’à trois ans de prison pour des rapports entre adultes de même sexe… consentants !* Cette loi, faut-il souligner, a été élaborée par la France en 1913 alors que le pays était sous son protectorat… A l’évidence, tout le monde est au courant de la vie intime du défunt et l’a soigneusement poussée sous le tapis d’une bourgeoisie pétrie d’hypocrisie. Quelle va être la réaction de Lilia dans un pays où le fait politique et social fracasse l’intime? Daly n’avait pas fait son coming out. Lilia va-t-elle répliquer ce comportement et mentir, elle-aussi, à toute sa famille ? Ou s’assumer pleinement et ainsi s’émanciper devant celle-ci et face à son pays ?
Evitant toute reconstruction de studio, Leyla Bouzid a tourné son film à Sousse, dans la maison de sa grand-mère, une maison qui porte l’histoire de sa famille, ses ombres, ses vibrations et sa lumière. Un personnage à part entière. Peu d’effets de manche dans la prise de vue mais une attention à des regards qui peuvent vous pétrifier tant ils contiennent de désespoir, de peur, de renoncement. Une réplique assassine clame le machisme de cette société et la place liberticide qu’elle laisse à la femme. Au côté de Marion Barbeau (Alice) nous découvrons Eya Bouteraa, Lilia prête à briser un tabou autant familial que sociétal. Tout le casting est stupéfiant de justesse de ton. Il nous donne l’occasion de retrouver la grande actrice israélienne Hiam Abbass dans le rôle de la mère de Lilia vivant un véritable séisme. Sans oublier enfin combien la BO, signée Yom, souligne, commente, enveloppe de ses mélismes sensuels ce drame familial.
Un film courageux !
*L’homosexualité a été dépénalisée en France le 4 août…1982 !

