N’est-ce pas un signe que la programmation débute par une traversée du désert ? Face à la diminution conséquente des subventions de l’État, le Théâtre Garonne voit son avenir plongé dans l’incertitude. Mais c’est par l’art qu’il répond et envoie ce signe d’espoir avec Celui qui voit, une quête poétique et divinatoire porté par le Festival Sign’Ô, dédié à la langue des signes. Ou bien en montrant la vulnérabilité de l’acteur dans On fera mieux la prochaine fois, avec le Théâtre de la Cité et la compagnie inclusive La Bulle Bleue : à travers un dispositif mêlant interviews filmées, support radio et jeu scénique, les comédiens engageront leur jeu, leur talent en direct, dans un troublant jeu de miroirs.

Parterre © Laurent Philippe.
La question de l’art, de son pouvoir, de ses moyens est en jeu dans de nombreuses pièces à commencer par le Portrait d’orchestre d’Aurélien Bory, le directeur du lieu. Sa scénographie toujours inventive servira cette fois un orchestre sans chef qui, à travers une symphonie de Beethoven, dévoilera des visages, des individualités derrière des artistes. Et le reste c’est de la sauce sur les cailloux passera par le cinéma et la figure d’un couple de cinéastes en marge pour réfléchir aux multiples dimensions de la création, au consensus, à son intransigeance. Tandis que Gush is Great (avec La Place de la Danse*), sorte de manifeste poétique, répondra à la vitesse d’un monde à la dérive par une lente procession chorégraphique libératoire au milieu d’objets hétéroclites, les danseurs et danseuses de Parterre* questionneront nos rapports sociaux dans une performance transgressive aux costumes déroutants. L’art de vivre et ses deux êtres complices interrogeront avec une gaucherie touchante et subtile l’essence de l’art et de nos vies à travers un univers onirique récréé et inspiré du peintre René Magritte. La relecture de nos classiques, Perrault avec Trois contes et quelques du groupe Merci, ou bien Molière avec 1,2,3 Poquelin, est aussi un moyen de penser le monde, de livrer une critique acerbe de celui-ci portée par une liberté de ton débridée et exubérante.

Hauts Cris (miniature) © Linde Van Raeschelder.
Se réinventer, défi plus que jamais d’actualité d’un théâtre privé de moyens. Le Garonne déploie tous ses talents dans la convocation d’un théâtre qui sait mêler toutes les disciplines. Comme Une famille pyrénéenne mêlant chants et danses ou encore Olalaland qui fait émerger de la rencontre du dessin, de la musique et de la scène un conte épique merveilleux. Avec l’artiste protéiforme Jur Domingo dans La femme des astres où démesure et création naissent d’une intimité qui fait se joindre le cirque, le chant, la vidéo et les marionnettes. Se réinventer en brouillant les codes avec Bestiaire/Vestiaire où l’art drag sera un prétexte subversif pour une expérience entre spectacle inspiré du cabaret et dîner. Briser le carcan social, se libérer des normes avec Hidebound* porté par le chorégraphe-interprète Andrea Givanovitch qui s’entourera de deux danseur.euses : une performance où le craquement de la matière, le cuir, mêlé aux frottements et au souffle rythmeront une réflexion sur le genre. Se libérer d’un trop-plein, se délivrer par les Hauts Cris (miniature)*, un seul-en-scène cathartique et poétique signé Vincent Dupont au service de cette révolte émancipatrice qui sommeille en nous. Rompre le joug de la contrainte jusqu’à revendiquer son droit à la paresse dans cet autre seule-en-scène, le Saut du lit — avec le Théâtre Sorano dans le cadre du Festival Supernova — où une artiste lyrique fait éclater la bulle du paraître par la force de l’intime et dissèque l’opéra derrière les « danses du visages », les états du corps.

Fureru © Kazuki Teramoto.
Comme souvent à Garonne, le concept de corps infuse dans la programmation et convoque tous les possibles en délocalisant par exemple le théâtre au stade avec Ballet Jogging. Du sport à la danse il n’y a qu’une foulée qu’exécutera Pierre Rigal, dont la performance s’inspirera des murmurations, ces chorégraphies majestueuses orchestrées par des nuées d’oiseaux ou des bancs de poissons. Frames aussi sortira le public de son gradin en proposant un spectacle déambulatoire d’une œuvre en train de se faire, et qui testera les limites du corps humain en s’appuyant notamment sur la gravité. Notre résistance physique sera aussi le sujet de Fureru*, une chorégraphie dans laquelle l’artiste japonaise Azusa Takeuchi sortira des cadres en choisissant comme partenaire de jeu un bloc de glace. Ou encore dans Calentamiento*, où il sera question de préparation du corps de la danseuse de flamenco Rocío Molina, avant l’embrasement final.
Tester nos limites n’est-ce pas une autre manière de penser la mort, de frôler le Seuil. Ce spectacle, entre cirque, danse et marionnette, déploiera à La Grainerie toute sa virtuosité dans le but de tisser un lien entre vivants et disparu.es. C’est ce même désir, ce même élan qui poussera Stéphanie Aflalo à dialoguer virtuellement avec son père : dans ce troisième volet de ses Récréations philosophiques intitulé Tout doit disparaître et par un dispositif minimaliste, elle nous convie au cœur d’une intimité filiale avec pudeur et dérision.

Fusées © Jean-Louis Fernandez.
L’inconnu, source de mystère, nourrit notre imaginaire. Nous conduire dans cet ailleurs, cet autre espace-temps, c’est aussi l’une des missions du théâtre qui cherche par le divertissement et la part du rêve à toucher l’enfant qui sommeille en nous. MoJurZiKong, l’une de ses propositions, nous conviera à une véritable odyssée spatiale peuplée de monstres issus de la pop culture. Le théâtre d’objets et la musique façonneront aussi avec poésie et humour les Fusées de Jeanne Candel, où les déboires de deux hommes perdus dans le cosmos seront un prétexte pour évoquer la conquête de l’espace et la création du monde. Quelle autre pièce pour clôturer une saison et conjurer les ténèbres et les tensions post-électorales !
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