CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 4 août 2026. Bach/Liszt. Medtner. Chopin. Alkan. Scriabine. Beethoven. Alexandre Kantorow, piano.
L’amour en partage
Il se dégage chaque soir des concerts à La Roque d’Anthéron une ambiance toute particulière. La foule qui entoure le jeune prodige français est plus vaste que dans les concerts classiques. Dès l’entrée en scène d’Alexandre, tout sourire et allure décontractée, le public fait bloc pour accueillir sa musique. Dans un silence que seules les cigales habitent, Alexandre Kantorow débute un concert très habilement construit et fait d’œuvres étonnantes ainsi que de la dernière sonate de Beethoven. Le jeune musicien, tout auréolé de succès, ne cherche pas la facilité des programmes convenus. Il accompagne son public dans la découverte d’œuvres rares et magnifiques. Il débute ainsi avec une pièce exceptionnelle et assez austère. La paraphrase de Liszt sur la cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Bach n’est pas une œuvre « aimable » : dès les premiers accords telluriques, Alexandre installe un impressionnant sérieux de recteur de cathédrale, puis déploie admirablement toutes les lignes tourmentées du Kantor. Liszt réalise une véritable réinterprétation de la signification de la cantate. La recherche de la lumière est à la fois douloureuse, angoissante et héroïque. « Larmes, lamentations, tourments et plaintes » : le piano se fait orgue, hautbois, violons et utilise tous ses moyens pour donner sens à cette quête existentielle. Indiscutablement, la musique de Liszt convient parfaitement à Alexandre Kantorow et la connexion entre l’interprète et les deux compositeurs est complète. Liszt donne aux doigts qui en sont capables des possibilités expressives inouïes et Bach le sens de la quête spirituelle. Chez Alexandre Kantorow, on admire autant la technique, la profondeur du son et la mise en valeur de l‘harmonie, que la belle organisation des plans et surtout son sens de la rhétorique. C’est véritablement renversant, abolissant le temps, et même l’espace. Et quand le choral arrive en toute majesté et en des sonorités victorieuses, le public est comme galvanisé. C’est lumineux, beau, très émouvant.
Le public est tout ouvert à découvrir la puissance expressive de la Sonate en fa mineur op. 5 de Nicolas Medtner. Cette sonate n’offre rien de particulièrement nouveau en termes d’effets de piano. Bien des ressources de l’instrument connues en 1895 sont en tous cas utilisées. Quatre mouvements s’enchainent avec de beaux contrastes. La construction complexe avec une sensation d’urgence et d’avancées constamment entravées retrouve cette idée de lutte dans la quête de sens. Les idées musicales s’enchaînent, s’opposent. Alexandre Kantorow maîtrise toute la technique exigée et garde une capacité de rhétorique étonnante. Il raconte, questionne, explique. Le thème principal est donné dans des variations expressives infinies. C’est très exceptionnel, cette manière d’entrer dans la partition pour en extraire le sens. Il y a des envolées lyriques faites d’absolu, des moments de chutes vertigineuses, des luttes vitales, de rares moments de paix intérieure. Bien plus que les exigences techniques, je retiens de cette sonate les beautés rhétoriques et les possibilités expressives qu’Alexandre Kantorow y trouve. Les applaudissements fusent à la fin de la première partie si magnifique.

Pour la suite l’interprète va enchainer trois pièces extraordinairement appariées dans la recherche de possibilités nouvelles pour l’instrument roi.
Le Prélude en ut dièse mineur op. 45 de Frederic Chopin est un chant éperdu, exigeant un legato de diva romantique. Alexandre Kantorow chante autant que cela se peut. C’est absolument magnifique. Puis, sans rupture, il enchaine sur la pièce de Charles-Valentin Alkan. Cela produit un effet théatral absolument saisissant. La Chanson de la folle au bord de la mer op.30 n° 8 est un petit bijou théâtral absolument terrifiant dont l’issue fatale est certaine dès les premières notes. Kantorow installe un climat d’horreur avec les basses de la main gauche qui roulent comme une houle mauvaise. La petite mélodie toute simple plane fragile et délicate avant de s’immerger dans le flot fatal. C’est bouleversant. Puis vient Vers la flamme op. 72 d’Alexandre Scriabine. Avec un ostinato oppressant, cette flamme métaphysique crépite sous les doigts d’acier d’Alexandre Kantorow. La technique somptueuse est mise au service de cette vison d’apocalypse rédemptrice. Quels moyens techniques fabuleux, c’est indescriptible ! L’effet est étincelant, sidérant. Le plus bel hommage à l’interprète est peut-être de lui dire que, durant son interprétation, j’ai eu en mémoire les mots prophétiques de Scriabine : « le feu, les flammes cosmiques sont-ils des vibrations, semblables à celles des sons et des couleurs, destinées à se rencontrer, à se fondre dans l’embrasement final de l’univers ? ». Il va sans dire combien le public subjugué a acclamé Alexandre Kantorow. Après une brève sortie de scène voilà notre interprète galvanisé qui nous offre sa vison de la dernière sonate de Beethoven opus 111 n°32.
D’emblée, ce qui est remarquable est l’énergie généreuse qui le porte. La puissance du jeu nous emporte et les tempi sont vifs. Aucun obstacle technique ne viendra retenir cette avancée. Dans la violence des fortes, il garde une maîtrise absolue qui lui permet immédiatement de reprendre pianissimo. La manière dont la main gauche se maitrise petit à petit avec des gestes dont l’amplitude est calculée au millimètre est incroyable. Ce sont des moyens pianistiques qui semblent inépuisables. Le premier mouvement passe telle une énergique envolée. Puis c’est le deuxième mouvement, cette admirable cantilène de variations incroyablement travaillées par le maître de Bonn. Le chant prévaut au début, avec un thème admirablement phrasé, puis le rythme petit à petit s’installe pour prendre plus de place. C’est d’une constante beauté et cela avance avec puissance sans aucune violence. La beauté continue du son et l’équilibre parfait sont un délice inépuisable. Arrive alors la variation qui annonce le jazz qu’Alexandre fait swinguer comme peu l’osent. Ce mélange d’audace et de respect emporte complètement l’auditoire enthousiaste. La fin va atteindre un sommet de délicatesse avec des trilles aigües d’une clarté aveuglante et d’une précision incroyable. Et la petite mélodie qui s’installe dans l’aigu rappelle celle de la folle au bord de la mer d’Alkan. La profondeur du discours rappelle le Bach du début, le chant éperdu celui de Chopin. La cohérence parfaite du programme apparait dans une lisibilité aveuglante. Beethoven, aède parfait, a tout compris sur le passé comme sur l’avenir de la musique. Le chef d’œuvre absolu de Beethoven, son adieu à la forme sonate et surtout sa propulsion dans l’avenir est offerte au public dans une interprétation incroyablement vivante. Quelle puissance de vie anime Alexandre Kantorow pour tenir un programme si audacieux jusqu’à la dernière note ! Il donne de son énergie au public qui exulte dans des applaudissements éperdus. Souriant, avec une grande gentillesse, Alexandre offre un somptueux bis : la mort d’Isolde de Wagner revue par Frantz Liszt. Grand moment de puissante beauté qui ne fait pas regretter la voix tant le pianiste chante avec âme.
Incroyable interprète qui peut tout jouer et se jouer de tout, Alexandre Kantorow crée avec son public une relation intense. Nous le suivrons dans toutes ses propositions musicales sans hésiter. Bravo et merci pour un tel engagement si communicatif !
Photos : Franck Denis
Ecrit pour Blog Hubert Stoecklin
