Avec Le Process ou l’exécution anticipée, Sylvie Bagur imagine un procès qui tient autant de la farce que du cauchemar.

Le passé et la culture au tribunal
Un homme, désigné par une initiale, « C », comparaît devant une assemblée dont la justice semble avoir cessé d’être l’affaire. Face à lui, une société tout entière s’est organisée pour le juger : présidence théâtrale, avocats caricaturaux, témoins engagés, journalistes militants et foule enthousiaste composent un tribunal où le verdict semble acquis avant même que l’accusé ait pu parler. Le sous-titre, Chronique judiciaire et lunaire, dit assez le mélange de réalisme et d’absurdité qui gouverne ce théâtre.
Car C. a commis un crime d’un genre particulier : il possède une maison, aime les vieux meubles, les livres, les tableaux, les mots anciens et, surtout, il semble résister à l’époque. Retraité d’un musée, spécialiste de la peinture ancienne, « nettoyeur de poussière patrimonial », il apparaît bientôt comme le représentant d’un monde coupable par nature, celui de la transmission, de la propriété, de la culture et de la mémoire. Autour de lui s’agitent les nouveaux vertueux, associations, militants, communicants et autres entrepreneurs du « lien social », qui entendent rééduquer ce récalcitrant.
La langue de la bonne conscience
La grande réussite du livre tient à son dispositif satirique. Sylvie Bagur ne cherche pas à démontrer : elle laisse parler ses personnages, et c’est leur langue qui les condamne. Les discours de la présidence, des avocats ou des témoins sont saturés de mots contemporains (« résilience », « inclusion », « bienveillance », « synergies », « partage », etc.) qui, poussés jusqu’à l’absurde, révèlent leur violence. La langue de la bonne conscience devient ainsi celle du droit qui accuse et condamne.
Le procédé est particulièrement efficace lorsque la parole officielle se heurte aux textes intimes de C. Son journal, lu à charge, devient une pièce à conviction. Ses observations sur « la tribu des cheveux bleus », sur les contradictions des « écoresponsables, le lithium à la main », de l’écologie (cet « art de créer le paradis sur terre », grâce aux « sciences sous-jacentes », « chamaniques et météorologiques »), et plus généralement sur les transformations du monde en font un « jeunophobe », « modernophobe », « égalophobe ». La satire fonctionne alors par retournement : celui qui prétend simplement regarder le monde devient, par la magie du vocabulaire idéologique, un danger public.
La nuance devenue suspecte
Le livre possède une dimension carnavalesque empruntant à la fable, au pastiche, à la parodie médiatique et même au théâtre de boulevard. Les noms mêmes (Maître Corbot, Maître Gym, le Trépidant) illustrent la pantomime judiciaire. Les personnages parlent comme des fanatiques fabriqués par les slogans qu’ils ânonnent avec conviction, tandis que C., silencieux ou presque, devient progressivement l’homme que tout le monde a décidé de condamner.
Il faut accepter l’outrance du dispositif : la satire, volontairement insistante, ne cherche pas la nuance – laquelle est devenue suspecte, « une ruse de phallovirilâtre pour défendre sa domination ». On pourra parfois regretter que certains personnages soient davantage des figures que des individus ; mais c’est aussi la logique du livre.
Surtout cette fiction pose une grave question : que reste-t-il de la liberté lorsque la justice ne consiste plus à juger des actes, mais à condamner des sensibilités, des héritages et des manières de vivre ? Sylvie Bagur répond par le rire, le grotesque et l’exagération, et le lecteur finit par comprendre que le procès n’est peut-être pas celui que l’on croit : ce n’est pas seulement un homme qui comparaît devant ses juges, c’est une époque qui met en accusation tout ce qui lui résiste.
Le Process, de Sylvie Bagur (éd. La Mouette de Minerve, 144 p. 17 euros / FNAC)
Le Process • La Mouette de Minerve


