On ne va pas tourner autour du pot, dis-je. Les huit représentations de cet opéra à l’immense popularité ont suscité un enthousiasme certain chez les spectateurs, quelles que soient les distributions vocales. 1136 présents à chaque lever de rideau. Paradis complet, et strapontins et fonds de loge itou.

Jessica Pratt © Mirco Magliocca
Voir mon article de présentation et le premier compte-rendu.
La production de Nicolas Joël, datant de plus de vingt-cinq ans (1998), n’a pas pris une ride. C’est un spectacle d’une qualité d’ensemble remarquable qu’ont pu découvrir ou redécouvrir les spectateurs. Stephen Taylor est chargé de la reprise d’une mise en scène qui vise à l’essentiel, soucieuse d’efficacité théâtrale dans les tableaux d’ensemble, tout en laissant aux solistes toute latitude, ou presque, dans l’expression. Elle est d’abord au service du chant. Et quel chant ! Une production à l’effet monumental, esthétiquement très réussie et aboutie, due au trio d’artistes à savoir Ezio Frigerio et Franca Squarciapino pour les décors somptueux et les magnifiques et riches costumes, réagissant avec bonheur aux lumières de Vinicio Cheli reprises avec beaucoup de talent par Jacopo Pantani. Sans aucun excès mélodramatique, c’est un écrin somptueux pour tous les protagonistes. On devine alors un metteur en scène manifestant un immense respect pour la musique et les interprètes, loin de toute mises en situation abracadabrantesques hideuses. Et de plus, une version dite intégrale, reprise entièrement, qui explique les précipités.

Fabrizio Maria Carminati
Mais il faut revenir sur le déroulement des journées. Ça commence dans la fosse. Fabrizio Maria Carminati est arrivé, ouf ! en remplacement de José Miguel Pérez-Sierra qui s’est retiré pour raisons hélas sérieuses de santé. Juste quelques jours avant la Générale ! Le chef connaît sa Lucia sur le bout des doigts. Il est dit spécialiste de l’opéra romantique. Mais il faut pouvoir, en si peu de temps, tout mettre en place : une réelle performance, pour tous. Toute la dimension dramatique qu’il souhaite insuffler est là. Il tient ses troupes et guide solistes et chœurs avec une efficacité sans faille. Une sorte de tension est quasi permanente et peut rejoindre l’état de fureur comme dans la fin de l’acte II. Mais quand la délicatesse doit être là, il sait. La flûtiste Sandrine Tilly ne tremble pas une seule seconde dans cet exercice périlleux que constitue L’Air dit de la folie. Deux musiciennes à l’unisson qui rassurent et réjouissent le public. Il fut chaudement récompensé aux saluts avec l’ensemble des musiciens, j’allais dire comme à l’accoutumée. Le meilleur orchestre de fosse de France, dit-on.

Lucia Di Lammermoor
Et même chose, côté chœurs. Préparés par leur Chef de chœur Gabriel Bourgoin, ils sont splendides, on peut le dire. Jusqu’à la dernière scène, capitale, avec la mort d’Edgardo. De plus, leurs costumes sont un atout, et leur chant n’en paraît que plus beau ! Du “cinq étoiles“ pour les seconds couteaux qui participent à la réussite de l’ensemble aussi bien l’Alisa de la mezzo Irina Sherazadichvili que l’Arturo du ténor Valentin Thill, que pour Normanno, avec le ténor Fabien Hyon. Pour tous, on le sait, des premiers rôles ne sauraient tarder.

Jessica Pratt
Mais revenons sur la Lucia distribuée cinq fois pour le public, Jessica Pratt. Elle est une Lucia d’une stupéfiante incarnation, avec une totale maîtrise de l’art vocal, indiscutable : trilles, gammes et arpèges, émissions de voix, rien ne lui résiste, d’une présence scénique permanente. Un phrasé doué d’accents pathétiques, jamais emphatiques, ni forcés mais simples et comme perdus dans une sorte de rêverie (voir ces vocalises suspendues dans la scène mythique). Pas d’yeux révulsés, ni de roulades sur la scène, ni de roucoulements à n’en plus finir, ni de robe qu’on déchire. En un mot, elle est éblouissante.

Giuliana Gianfaldoni
Quant à la deuxième Lucia, Giuliana Ganfaldoni, pour trois fois, elle assure brillamment sa prise de rôle et enchante, elle aussi, le public. Quant à Raimondo, si j’ai un petit faible pour Michele Pertusi, c’est plus par le fait de le connaître sur la durée car Alessio Cacciamani fut d’une belle présence et très en voix. Deux Enrico se disputent les qualités de voix et leur urgence scénique. Baryton tranchant aux aigus vaillants, au chant puissant et très assuré, jamais vociférant, ni braillard, emporté mais Enrico n’est pas un vieux, ni un tendre et de plus, il chante la rage, la fureur. C’est pour Lionel Lhote et Germán Enrique Alcántara. Tous deux défendent avec fort à propos le personnage du frère.

Lucia Di Lammermoor
Nous reste à évoquer Edgardo qui a nécessité non pas deux Edgardo mais…quatre ! mais commençons par le concert de louanges avec Pene Pati. Le ténor samoan a chanté trois fois avec pour partenaire Jessica Pratt. Il nous épate : voix, expression, phrasé mais aussi intelligence. Le personnage est passionné, solide, viril ! Il est coupable d’une très belle dernière scène et emporte le tout. C’est tout pour lui. Il mérite largement les applaudissements nourris qui l’ont accueilli au rideau final. Le « o bell’alma innamorata » ne l’a pas vu faillir une seule seconde. Chapeau ! L’artiste suscite l’enthousiasme.
En, disons, moins d’exubérance mais comme une forme de rigueur, Bror Magnus Todenes emporte la mise et encore davantage le soir où il sauve la représentation du vendredi en arrivant à l’entracte pour remplacer Ramón Vargas complètement démuni. Un très émouvant O bell’alma innamorata aux larmes. Vous le découvrirez en Lancelot la saison prochaine : avis.

Lionel Lhote et Bror Magnus Todenes
Enfin, il fallait un autre Edgardo pour la dernière de dimanche car Bror chantait le samedi ! Et ce fut le Cassio à venir pour l’Otello qui sauva la mise, et le palpitant de notre Directeur artistique, à savoir Julien Dran. Et qui fut irréprochable surtout dans l’acte III scène finale. Mais tout autant pour la voix dans la scène avec Enrico, étant handicapé dans son jeu par le papier lui servant de souffleur ! (Cette scène de confrontation entre l’amant et le frère n’est pas toujours donné dans certaines productions) : cette indication pour certains spectateurs ne comprenant pas.
Voilà pour cette Lucia qui succède à la création inouïe La Passagère venant après un Don Giovanni qui, lui-même, emboîtait le pas à une Thaïs, et qui précède un Otello. Quelle saison ………infernale !!


