Ils ont entre 8 et 18 ans. Ils vivent ensemble au Sarthé, à Lectoure. Dans une maison d’enfants à caractère social. Là-bas, ils créent des liens, avec les autres mais aussi avec eux-mêmes. Des liens parfois durs à créer, compliqués à apprivoiser. Les éducateurs sont leurs repères stables. Et leurs places se négocient constamment : à table, dans les jeux, dans les groupes, . Pendant près de trois ans, la photographe Anne Desplantez a partagé leur quotidien. Mais pas pour “raconter” l’aide sociale à l’enfance, ni pour documenter une certaine douleur. Non. Le travail de la photographe va au-delà des attentes purement “logiques” pour aborder ce sujet. Elle capture au fil des saisons ce qui résiste encore chez eux, comme chez tous les enfants du monde ; des gestes, des jeux, des silences, des corps qui grandissent malgré tout.

Entre les murs du Sarthé, les corps parlent parfois plus fort que les mots
L’exposition Parce que. Ici. rassemble les fragments de cette expérience collective menée avec vingt-neuf enfants placés au foyer du Sarthé. Dans les images, épinglées sur les murs de la galerie 2 du Château d’eau de Toulouse, on voit des adolescents et des enfants courir dans les bois, sourire, s’enlacer, s’étendre dans l’herbe, rire, attendre. Aucune d’elle n’est forcée. Pas de cadre, pas de légende. C’est simplement l’exposition de leurs visages, de ce qui fait d’eux, eux : eux.
“Ils ont décidé de poser ici un bout de leur histoire, sans tricher”, écrit Anne Desplantez dans le texte du projet. “Je les ai vus tour à tour crier de douleur et de rage, rire à en perdre haleine et danser sous les étoiles jusqu’à transformer l’ordinaire en une symphonie unique et singulière.”

Les photographies saisissent des fragments d’enfance qui continuent malgré tout à résister.
Autour du projet, un mot revient sans cesse : la confiance. Mais dans un foyer où les les enfants passent et repassent, où les repères changent régulièrement et où chacun apprend très tôt à se protéger, elle ne se construit pas en quelques jours. “Le premier mois, on a surtout travaillé en groupe”, raconte Anne Desplantez. “Les éducateurs validaient ma présence, donc la confiance qu’ils ont placée en moi passait d’abord par eux.” Puis, progressivement, les règles se déplacent. “Pour le projet, je leur ai laissé une totale liberté. À aucun moment je n’ai dit non à une idée”. La photographe insiste : rien n’a jamais été imposé. “Je leur ai toujours laissé la possibilité de revenir sur leurs décisions, sur l’impression ou non de telle ou telle photo.”
Cette confiance reste fragile, constamment remise en jeu. Parfois, elle apparaît là où on ne l’attend plus. Anne Desplantez a notamment été marquée par une fillette extrêmement timide qui avait toujours refusé d’être photographiée pendant le projet. “Pourtant, sa meilleure amie participait, son frère aussi, mais elle ne voulait jamais être prise en photo. Le seul moment où elle l’acceptait, c’était pour les clichés pris par ses amis”. Puis, vînt le jour du vernissage de l’exposition. A la fin, au moment d’arriver devant le livre d’or, elle laisse ces quelques mots ; C’est la première fois que j’ai l’impression d’exister.

Le livre d’or, complété à la fois par les visiteurs et les enfants du Sarthe
Très vite, Anne Desplantez comprend qu’elle ne pourra pas travailler de manière classique. “Ce sont des enfants qui ont souvent des troubles de l’attention. On ne pouvait pas faire des séances intellectuelles pendant des heures. On marchait beaucoup, on courait, on dépensait physiquement les choses.” Alors, naturellement, les appareils photo circulent. Lorsque la photographe n’est pas là, elle leur laisse des argentiques. Les enfants se photographient, puis leurs amis, puis leurs chambres, puis leurs habitudes, puis leurs jeux. Des dizaines d’images regroupées dans trois petites boîtes noires ; les clichés de leur quotidien, à travers un objectif qui traduit leurs regards.

L’exposition ne raconte pas seulement des parcours placés. Elle raconte des enfants vivants.
“Au départ, ils n’étaient pas très bavards. Mais à travers les photos, ils racontaient énormément de choses.” Dans le foyer, presque tout se vit ensemble : les repas, les activités, les espaces communs. Une collectivité inévitable souvent appréciée, parfois encombrante. Les enfants cherchent leurs places, se cherchent eux-mêmes, entre ce groupe et l’individualité que chacun doit se trouver plus tôt que la normale. “Même la place à côté de qui tu vas manger se négocie. J’avais tendance, au début, à dire oui aux deux premiers qui me proposaient de manger à côté d’eux. J’ai vite vu la frustration chez les autres, qui parlait de bien plus que d’une place à table”. Pour créer un espace plus intime, la photographe choisit alors de travailler en tête-à-tête avec eux.
“J’avais besoin qu’ils aient un endroit où exister seuls.”

Des pages remplies à deux voix, entre idées de photos, souvenirs et fragments d’enfance.
Les séances commencent toujours de la même manière : un carnet, des idées et des discussions. “On réfléchissait ensemble : qu’est-ce qu’on veut raconter ? Pourquoi ? Avec qui ?” Puis les images prennent forme. Certaines photos demandées par les enfants n’auraient jamais existé sans eux, avec des idées qui n’auraient pas naturellement traversé l’esprit de la photographe. “Ça pose forcément la question de l’auteur de l’image, qui est-il au final ? Celui qui appuie sur le bouton ? Celui qui imagine la photo? Celui qui raconte à travers l’objectif ?”
Dans Parce que. Ici., rien n’explique ce qu’est l’aide sociale à l’enfance. Les images ne détaillent ni les placements, ni les violences, ni les parcours familiaux. Et c’est un choix assumé. “Avec les éducateurs, on a décidé de rester très délicats dans les textes et dans les cartels.” Anne Desplantez refuse de transformer les enfants en sujets de démonstration.
“C’est une chose de vivre quelque chose de difficile. C’en est une autre de lire que les autres voient que c’est difficile”
Alors l’exposition prend une autre direction. On y voit des présences, des moments de vie pris à l’instantané, plus que des récits. On y voit plus des sensations que des preuves d’une quelconque conséquence de leurs situations. “On m’a reproché de ne pas montrer les repas collectifs, l’école ou les réveils. Mais ça, tout le monde sait déjà ce que c’est. Moi, ce qui m’intéressait, c’était le vivant.” Dans les images, les corps bougent constamment. Ils courent, sautent, s’effondrent dans l’herbe, se cherchent. Un peu comme si, finalement, le mouvement empêchait une redoutée disparition.
“Parce que là-bas n’existe plus, il reste ici”, écrit-elle dans le texte de l’exposition.
Derrière les images, le projet porte aussi une dimension profondément politique. Avant même de commencer Parce que. Ici., Anne Desplantez tombe sur un article racontant l’opposition de riverains à l’installation d’un foyer ASE dans leur quartier. “Les riverains avaient peur que ça fasse baisser la valeur de leurs maisons.” Une violence silencieuse qui la marque durablement. “Je me demandais : comment on fait grandir des enfants dans une société qui leur renvoie ça ?” Mais plutôt que de montrer la souffrance frontalement, elle choisit une autre voie. “J’espère surtout que les gens sortent de l’exposition en se disant : “Waouh… ils sont incroyables” Car malgré tout, ils continuent. À rire. À créer. À aller courir dans la fôret.

Courir, jouer, disparaître dans les bois : faire du mouvement une manière d’exister.
Après trois années passées à leurs côtés, Anne Desplantez parle moins de photographie que d’écoute. “J’ai toujours été convaincue que les enfants qui crient fort ont énormément de choses à raconter. Mais ce projet me l’a prouvé de l’intérieur.” Elle observe chez eux une maturité particulière, forgée par la vie en collectivité et les parcours traversés très tôt. “Ils grandissent entourés d’éducateurs, de cultures différentes, de réalités très dures parfois. Ce sont des enfants extrêmement ouverts sur le monde. » Elle s’arrête quelques secondes. “On ne les écoute pas assez. On considère souvent leur parole comme une parole “d’enfant”, justement. Comme si elle avait moins de valeur.”
Avant d’ajouter :
“Je crois que ce projet a une force, et c’est celle d’avoir réveillé en moi ma propre enfance. Et j’espère, qu’elle réveillera celles des autres”.





