CRITIQUE, Opéra. TOULOUSE, Théâtre du Capitole, le 14 avril 2026. VERDI : Otello. NICOLAS JOEL/EMILIE DELBEE. CARLO MONTANARO, MICHAEL FABIANO, ADRIANA GOZALES,NIKOLOZ LAGVILAVA.ORCHESTRE ET CHŒURS DU CAPITOLE.
La tragédie de Shakespeare et Verdi, magistrale à Toulouse.
La production de feu Nicolas Joël datant de 2001, très simple, accompagne le drame plus qu’il ne le met en scène. Depuis le film projeté sur le voile d’avant-scène jusqu’aux lumières subtiles, rien ne vient gêner l’avancée dramatique qui repose sur le jeu d’acteur. Les décors d’Ezio Frigerio sont simples. Les costumes de Franca Squarciapino sont lourds et assez sombres. La direction d’acteur est minimaliste ; si dans l’acte III le fait que Desdémone se relève après la mise au sol par Otello avec noblesse, puis que ce dernier la rejette encore plus violement est très efficace, cependant la mort de Desdémone est scéniquement ratée.
La distribution réunie par Christophe Gristi est à nouveau exemplaire. Le ténor américain Michael Fabiano assume le lourd rôle d’Otello. C’est une évolution marquante dans sa carrière jusqu’ alors essentiellement dans des rôles de ténor lyrique. Il vient de chanter ce rôle à Las Palmas et s’apprête après Toulouse à le chanter au Colon de Buenos Aires et au Met de New-York. Il assume la plupart des exigences du rôle sans ciller.
Dès son Exultate, la terrible entrée en scène, que même Domingo redoutait toujours, le ténor américain est impressionnant de timbre et de présence. Les couleurs barytonales sont remplies d’harmoniques et les aigus sont puissants. Durant le premier acte, même dans le duo avec Desdémone, il gardera ce timbre de bronze et chantera forte. Un peu à la manière de Mario Del Monaco. Cette caractérisation un peu monolithique va heureusement faire place à davantage de nuances, de couleurs et de richesse de phrasés avec l’entrée dans la souffrance du personnage. Le jeu tente de camper un homme malade qui peut cacher cela de moins en moins. La scène de la prière au pied de l’escalier est un moment somptueux où le ténor utilise des trésors de nuances et de couleurs allant jusqu’à une voix détimbrée.
C’est à partir de ce moment que son Otello est parfaitement accompli. Bien des choses sont là qui avec le temps vont certainement lui permettre de devenir un Otello qui comptera parmi les plus grands. Reste à savoir si ce rôle si exigeant ne va pas abimer sa voix jusque là d’essence lyrique. En face de lui le Jago de Nikolos Lagvilava est tout entier de noirceur. Grand habitué du rôle, le baryton géorgien habite vocalement et scéniquement son personnage en scélérat complet. D’autres ont cherché, des nuances, des moments de séduction, une manipulation plus subtile. Le Jago de Nikolos Lagvilava est noir, vocalement puissant et scéniquement repoussant. La puissance de haine qu’il dégage dans le duo avec Otello qui clôt l’acte II, est absolument terrifiante, son credo abominable.

Le Cassio de Julien Dran est toute élégance et chant châtié.
L’ Emilia d’ Irina Sherazadishvili est surdimensionnée car cette belle cantatrice aspire certainement à des rôle de premier plan tant la voix est splendide et le jeu subtil. Elle campe une Emilia extrêmement puissante ainsi dans la grand final de l’acte III, elle a une présence très inhabituelle. Il nous reste à évoquer la Desdémone absolument parfaite d’Adriana Gonzales.
La soprano originaire du Guatemala a tout d’une Desdémone. Elle a déjà chanté le rôle à Strasbourg mais mieux que l’habiter elle semble incarner sans artefact cet ange de pureté. Le sourire, le port, la grâce du maintien, tout est de l’aristocrate vénitienne. La franchise, la noblesse, la pureté sont celles d’un ange sur terre. Et la voix est riche, le legato parfait et elle arrive à chanter toutes les nuances du rôle allant jusqu’à des pianissimi impalpables de toute beauté. Elle semble perdue au milieu du monde violent qui l’entoure quand son mari la soupçonne. Elle lutte, lui tient tête, se relève puis abandonne. C’est vraiment un très beau personnage. Au dernier acte elle atteint au sublime.
L’orchestre du Capitole est admirable à tout moment. Que ce soient les cordes ductiles, avec des violons diaphanes et des violoncelles brulants, les contrebasses à l’entrée de d’Otello au dernier acte donnent la chair de poule. Les bois sont absolument superbes, aussi beaux qu’émouvants. Le cor anglais dans l’air du saule est merveilleux et également les flûtes. La direction de Carlo Montano assume un drame qui avance inexorable, il laisse respirer les chanteurs et tient dans un tempo stable le grand concertato de l’acte III. Mais c’est dans sa capacité à aider les chanteurs en suivant leur vocalité qu’il est particulièrement admirable. La prière de Desdémone comme celle d’Otello sont des moments rares de fusion voix/orchestre.
Cette première de la série des 6 représentations au Capitole de Toulouse a été un grand triomphe. Tout y est parfait pour rendre hommage au chef d’œuvre Shakespearien de Verdi. Ainsi donné, Otello est bien un absolu de l’opéra.
Hubert Stoecklin
Photos : Mirco Magliocca
