Dans un essai dense et résolument engagé, David Da Silva relie le retour de Donald Trump, l’ascension des oligarques de la Tech et la révolution de l’intelligence artificielle. Un livre d’alerte qui fait du cinéma le laboratoire de notre avenir post-humain.

David Da Silva
Nous pensions que l’intelligence artificielle viendrait nous assister. Et si elle finissait par nous rendre superflus ? C’est la question, volontairement dérangeante, que place David Da Silva au cœur de L’Âge des inutiles. Trump, l’intelligence artificielle, le capitalisme post-humain et l’avenir du cinéma. Le titre pourrait annoncer une charge catastrophiste de plus. Il désigne en réalité une enquête intellectuelle ample, menée à la croisée de la politique, de l’économie, de la philosophie et du septième art.
L’auteur part du présent le plus brûlant : le second mandat de Donald Trump et le spectaculaire rapprochement entre le pouvoir américain et les géants de la Silicon Valley. Son intuition directrice est simple, mais féconde : pour comprendre le trumpisme contemporain, il ne suffit plus d’observer les fractures culturelles, l’immigration ou le ressentiment des classes moyennes. Il faut aussi regarder du côté des puces, des centres de données et de ceux qui contrôlent les infrastructures de l’intelligence artificielle.
Da Silva décrit ainsi la rencontre entre deux forces qui avaient longtemps paru étrangères l’une à l’autre : un populisme promettant de rendre sa grandeur à l’Amérique oubliée et une élite technologique rêvant d’accélération, de dérégulation et parfois de dépassement de la démocratie. De Peter Thiel à Elon Musk, des « Lumières sombres » au techno-souverainisme, le livre cartographie un univers idéologique encore mal connu du grand public. Son mérite est de rendre lisibles des notions complexes sans les diluer, grâce notamment à un glossaire bienvenu et à de constants rappels historiques.
Le rapprochement peut sembler paradoxal. D’un côté, Trump parle au nom de ceux que la mondialisation a déclassés ; de l’autre, ses alliés technologiques développent précisément les outils susceptibles d’accélérer la disparition de millions d’emplois. C’est dans cette contradiction que l’essai trouve sa véritable puissance. L’« inutile » n’est pas ici celui qui ne voudrait pas travailler, mais celui dont le système productif estime soudain qu’il peut se passer : l’ouvrier remplacé par un robot, l’employé concurrencé par un agent logiciel, mais aussi le professeur, le scénariste ou l’artiste confronté à une machine capable d’imiter une part croissante de son savoir-faire.
Da Silva ne réduit pourtant pas l’IA à une menace uniforme. Il en rappelle les promesses médicales, éducatives et créatives, et envisage même le scénario d’une société libérée des tâches pénibles. Mais il pose la question que le discours enchanté de l’innovation évite trop souvent : qui possédera ces outils, qui décidera de leur usage et comment seront distribués les gains de productivité ? Sans réponse politique, prévient-il, la fracture ne séparera plus seulement les riches des pauvres. Elle opposera les humains « complémentaires » de la machine — parfois augmentés par elle — à tous ceux que l’économie aura classés parmi les êtres devenus superflus.
Cette réflexion sociale se double d’une inquiétude démocratique. L’IA promet de mieux prévoir, mieux diagnostiquer et mieux décider. Elle peut donc aussi installer une forme de gouvernement par l’optimisation, dans lequel la décision humaine s’efface derrière la recommandation algorithmique. L’un des passages les plus stimulants du livre porte sur cette possible « tyrannie bienveillante » : un pouvoir qui contraindrait moins par la force qu’au nom du soin, de la sécurité et de l’efficacité. L’hypothèse est sombre, mais elle oblige à regarder au-delà des performances spectaculaires des modèles pour interroger la société qu’ils contribuent à construire.
Historien du cinéma, David Da Silva est cependant le plus singulier lorsqu’il revient à son terrain de prédilection. Le cinéma n’intervient jamais comme une simple collection d’exemples destinés à illustrer une thèse déjà écrite. Il devient un instrument de connaissance, un sismographe qui a enregistré nos peurs avant que la technologie ne les rende quotidiennes. L’auteur observe un Hollywood polarisé par Trump, distingue des œuvres « trumpiennes » et anti-Trump, étudie la place du MMA dans l’imaginaire contemporain, puis s’interroge sur la production d’images à l’heure des générateurs vidéo et des récits personnalisés.
Cette partie touche juste parce que la révolution de l’IA affecte déjà toute la chaîne de création. Si chacun peut bientôt produire un film à partir de quelques instructions, la création se démocratisera de façon vertigineuse. Mais que deviendront les métiers, les droits des artistes, les stars et, plus profondément, l’expérience collective du cinéma ? À la promesse d’un art accessible à tous répond le risque d’un spectacle individualisé à l’extrême, fabriqué en temps réel pour flatter les préférences de chaque spectateur. Le cinéma cesserait alors d’être ce lieu commun où une société regarde les mêmes images et en débat.
Les pages consacrées à 2001 : l’Odyssée de l’espace et à A.I. Intelligence artificielle donnent au livre sa profondeur la plus inattendue. Kubrick et Spielberg ne sont plus seulement convoqués comme des visionnaires ayant anticipé les machines intelligentes. Leurs films permettent à Da Silva de déplacer son enquête vers une interrogation métaphysique : l’humanité constitue-t-elle le sommet de l’évolution, ou seulement une étape vers une forme de conscience qui la dépassera ? En reliant le monolithe de Kubrick, le point Oméga de Teilhard de Chardin et la singularité technologique de Ray Kurzweil, l’auteur propose une lecture audacieuse, parfois vertigineuse, toujours stimulante.
On pourra discuter certaines analogies, contester quelques scénarios ou juger trop rapide le rapprochement entre des courants politiques et technologiques qui ne poursuivent pas tous les mêmes objectifs. Da Silva ne dissimule d’ailleurs ni la dimension pamphlétaire de son essai ni la part spéculative de sa démarche. Cette franchise constitue l’une de ses forces : le livre ne prétend pas prédire scientifiquement l’avenir, mais interpréter un basculement en cours et mettre en circulation les questions que l’enthousiasme technologique tend à reléguer.
L’Âge des inutiles vaut donc moins comme une prophétie que comme un livre de vigilance. Son propos favorable à une régulation éthique et à une réappropriation collective de l’IA n’appelle pas à interrompre l’innovation, mais à lui assigner une finalité humaine. À l’heure où le débat public oscille encore entre fascination naïve et panique abstraite, cet essai a le mérite de relier les transformations techniques aux rapports de pouvoir, aux fractures sociales et aux imaginaires qui les rendent acceptables.
Et c’est peut-être là sa thèse la plus précieuse : une société ne se juge pas seulement à ce qu’elle sait produire, mais à la place qu’elle accorde à ceux dont elle n’a plus besoin pour produire. En défendant l’imperfection, la vulnérabilité et la créativité humaines face à la perfection glacée des systèmes, David Da Silva ne signe pas un réquisitoire contre l’avenir. Il rappelle que l’avenir demeure une décision politique, à condition que nous ne la déléguions pas entièrement aux machines.
L’Âge des inutiles. Trump, l’intelligence artificielle, le capitalisme post-humain et l’avenir du cinéma
David Da Silva • Éditions LettMotif • 244 pages • ISBN 978-2-36716-510-3
Éditions LettMotif
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