Tout l’été, jusqu’à début octobre, les Rencontres d’Arles attirent un large public international passionné de photographie. Cette année, où la photographie documentaire voire pédagogique, très présente, côtoie des expérimentations parfois vaines, peu de découvertes fracassantes mais le plaisir de retrouver de grands artistes comme Harry Gruyaert, Pentti Sammallahti, Martine Barrat…ou le Toulousain Jean Dieuzaide.

Carnaval, Anvers, 1992. Photo Harry Gruyaert/Magnum photos/Gallery Fifty One
C’est au détour d’expositions collectives qu’on renoue parfois avec de vieux amis. Jean Dieuzaide en est un, dont trois images nous captivent, à Arles, à deux occasions différentes. On le croise d’abord lors de l’exploration réjouissante du « Modèle animal » avec son chat blanc s’étirant diaboliquement. Et puis au sein de la superbe collection Fnac, où le photographe toulousain, mort en 2003, nous fait remonter le temps jusqu’en 1954 lors de son voyage au Portugal. Deux images sont présentes : le portrait d’une femme au regard grave et la mise à l’eau énergique d’un bateau par une équipe de pêcheurs. Il suffit parfois de peu de chose pour nous combler de bonheur…
Mais élargissons la focale pour livrer nos dix expositions coup de cœur de la 57e édition des Rencontres de la photographie d’Arles.
Toutes les splendeurs du « Modèle animal »

Buckley. Photo Jean-Baptiste Huynh, 1999
Sacré défi que de raconter 200 ans de photographie à travers le regard que les hommes ont posé sur les animaux. C’est pourtant la prouesse que réussit l’exposition la plus vaste des Rencontres. Tout est dit sur l’avidité autant que la tendresse, sur la violence comme la fascination reliant ceux qui appuient sur le déclencheur – et parfois sur la gâchette – et ceux, sauvages ou domestiqués, fixés pour l’éternité.

« Pet sounds », la collection de pochettes de disques avec animaux.
C’est ainsi qu’on admire l’épure d’une Catherine Deneuve aux côtés d’un flamant rose (David Bailey), le crocodile avalant un corps féminin (Helmut Newton), la femme au collier de lézards (Flor Garduno), les miniatures sépias d’oiseaux (Yamamoto Masao) ou les chiens source d’amusement (Eliott Erwitt et William Wegman). Parmi tant d’autres icônes ou franches découvertes (Mécanique générale).
Les merveilles de Pentti Sammallahti

Iles Solovski, 1992. Photo Pentti Sammallaahti
Le photographe finlandais avait bénéficié d’une belle rétrospective, à Arles, en 2005 (et d’une exposition en extérieur, au Jardin Raymond-VI, à Toulouse, en 2016). A l’occasion d’une réédition de son « Photo Poche », un nouvel accrochage est organisé cette année. Et c’est à nouveau l’émerveillement tant les petits formats de l’artiste nous touchent au cœur. L’homme, âgé de 76 ans, a beaucoup voyagé : en Russie, en Islande, en Italie, au Maroc et ailleurs. Il en est revenu avec des images paisibles qui chantent la nature et les animaux, la neige enveloppante et l’envol des oiseaux. A Arles, tout le monde est tombé sous le charme (Croisière).
Les couleurs ensorcelantes d’Harry Gruyaert
Membre de l’agence Magnum, Harry Gruyaert, 84 ans, n’est pas un reporter privilégiant le front de l’actualité. Il a beaucoup bourlingué lui aussi, en Russie, en Europe, aux Etats-Unis mais il n’en n’a retenu que des instants suspendus, sans action, où l’homme fait partie d’un ensemble urbain sans beauté évidente. Et pourtant, ses images sont splendides car il sait comme peu d’autres jouer avec l’ombre et la lumière – souvent au soleil couchant – et sculpter des scènes dont les couleurs chatoyantes nous éclatent au visage. Somptueux (chapelle du Méjan).
Le monde rugueux de Martine Barrat

Block Party, Harlem, 1992. Photo Martine Barrat/Galerie Rouge
Il se passe un phénomène étrange, cette année, à Arles. Le public se bouscule pour voir l’exposition consacrée à Martine Barrat (prévoir au minimum 30 minutes d’attente) alors qu’elle n’est pas très connue. Il n’ya que les plus anciens qui se souviennent que l’artiste, aujourd’hui âgée de 93 ans, a collaboré, dans les années 1980, à « Libération ». Le déclic tardif pour Martine Barrat est sans doute lié à sa personnalité aventureuse, qui s’immergea dans le Harlem et le Bronx dangereux des années 1970, apportant ainsi un témoignage aussi brut qu’attendri sur un monde peu documenté. Et à sa vision tout aussi chaleureuse des enfants vivants dans le quartier de la Goutte-d’Or, à Paris, une décennie plus tard. De son exposition arlésienne, on retiendra surtout sa formidable – et terrible – série sur les enfants boxeurs, moins ses portraits assez banals, sauf celui d’Yves Saint Laurent, son copain d’enfance, qu’elle a connu à Oran (Espace Van Gogh).
Magnifique collection Fnac

Chez les Nenet, Sibérie, 1992. Photo Claudine Doury/Agence Vu’
Il fut un temps où chaque magasin Fnac possédait sa propre galerie destinée à la photographie. Et où la société achetait régulièrement des tirages aux artistes exposés. On en découvre toute la richesse sous le titre « Nos rêves lointains », complétés par un récit de Natacha Appanah. Jean Dieuzaide y est donc sélectionné avec deux images. Son fils Michel aussi avec une belle photographie de Santorin sous les nuages prise en 1983. Les Toulousains sont d’ailleurs à la fête puisqu’on retrouve non loin de là Françoise Nunez avec une femme au parapluie en Ethiopie, en 1980, et Claude Nori avec une voiture roulant dans la nuit italienne près d’Ancône, en 1987. Mais la Collection Fnac, ce sont aussi des noms illustres comme Josef Koudelka, Raymond Depardon, Henri Cartier-Bresson, Mario Giacomelli, etc. Un véritable festin pour les yeux (Monoprix).
Edward Steichen, photographe et botaniste
Personnalité essentielle de l’histoire de la photographie, l’artiste Edward Steichen (1879-1973) débuta par des paysages pictorialistes, c’est-à-dire proches de la peinture, avant de se rendre célèbre grâce à ses portraits et ses images de mode. On sait moins qu’il fut un botaniste hors pair, passion qu’il immortalisa bien sûr en prenant en photo ses trésors. On les découvre enfin, splendeurs éclatant de couleurs (Mécanique générale).
Les mystères d’Olivier Metzger
Les lecteurs des quotidiens et des magazines connaissaient son nom, souvent associé à des portraits de célébrités, réalisés à Paris ou à Cannes. A Arles, on en admire un, celui de Tilda Swinton, dont le drapé de la robe rappelle celui des rideaux du palace où elle pose. Mais ce n’est qu’un aspect de l’univers d’Olivier Metzger, disparu prématurément, en 2022, dans un accident de voiture. L’artiste aimait les atmosphères entre chien et loup, les nuits brumeuses, la couleur orangée qui donne du mystère au quotidien, les paysages oniriques. Et l’on découvre une œuvre envoûtante qui aurait mérité d’être prolongée par d’autres aventures (Croisière).
Omar Victor Diop, roi de l’incruste
L’Anglais Lee Shulman a trouvé une mine d’or en récupérant dans les brocantes et sur Internet les diapositives couleur d’amateurs nord-américains datant des années 1950 et 1960. Ce qui avait donné une réjouissante exposition, en 2019, aux Rencontres d’Arles. Rebelote aujourd’hui avec « Being there », travail de relecture dans lequel le Sénégalais Omar Victor Diop, 46 ans, s’incruste, grâce aux prouesses du numérique, dans des images où ne figuraient que des Blancs. L’effet est spectaculaire, à la fois hilarant et révélateur d’une époque où tout un pan de la société était invisibilisé à cause de sa couleur de peau (ancien collège).
Alain Keler et le fracas du monde
Agé de 81 ans, Alain Keler est un des survivants, avec Raymond Depardon, de la grande époque des agences photographiques françaises Sygma et Gamma. Aujourd’hui membre de Myop, il revisite ses archives et c’est un feu d’artifice – en noir et blanc. Ce grand reporter insatiable, qui a débuté dans les années 1960, a arpenté bien des pays, dans le monde entier, souvent au rythme du fracas des armes. On le constate aujourd’hui, il fut toujours au bon endroit, au bon moment (si l’on peut dire), de Gdansk à la place Tien An-Men, de New York à la Tchétchénie (anciennes douches municipales).
Le Mexique éclatant d’Alex Webb
Hors programme, ne pas manquer, dans les murs de l’ancienne Ecole de photographie (ENSP) la petite exposition d’Alex Webb, 74 ans. Comme Harry Gruyaert, ce reporter américain est membre de Magnum. Et comme lui il privilégie les couleurs éclatantes. C’est le cas avec son travail sur le Mexique, pays qu’il photographie depuis les années 1960 et où il est retourné cette année encore. Une immersion, à la fois remarquable dans ce qu’elle montre d’un pays tourmenté, et esthétiquement magnifique (ancienne école de photographie).
57es Rencontres d’Arles, du 6 juillet au 4 octobre, dans divers lieux de la ville. Divers forfaits dont celui permettant d’accéder à toutes les expositions sur plusieurs jours : 42 euros.
Les Rencontres de la photographie d’Arles


